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Avent - Exhortation du Pape 2013

1
EXHORTATION APOSTOLIQUE
EVANGELII GAUDIUM
DU SAINT-PERE
FRANÇOIS
AUX EVEQUES
AUX PRETRES ET AUX DIACRES
AUX PERSONNES CONSACREES
ET A TOUS LES FIDELES LAÏCS
SUR L’ANNONCE DE L’ÉVANGILE
DANS LE MONDE D’AUJOURD’HUI
2
1. LA JOIE DE L’ÉVANGILE remplit le coeur et toute la vie de ceux qui rencontrent
Jésus. Ceux qui se laissent sauver par lui sont libérés du péché, de la tristesse, du
vide intérieur, de l’isolement. Avec Jésus Christ la joie naît et renaît toujours.
Dans cette Exhortation je désire m’adresser aux fidèles chrétiens, pour les
inviter à une nouvelle étape évangélisatrice marquée par cette joie et indiquer
des voies pour la marche de l’Église dans les prochaines années.
1. Une joie qui se renouvelle et se communique
2. Le grand risque du monde d’aujourd’hui, avec son offre de consommation
multiple et écrasante, est une tristesse individualiste qui vient du coeur bien
installé et avare, de la recherche malade de plaisirs superficiels, de la conscience
isolée. Quand la vie intérieure se ferme sur ses propres intérêts, il n’y a plus de
place pour les autres, les pauvres n’entrent plus, on n’écoute plus la voix de
Dieu, on ne jouit plus de la douce joie de son amour, l’enthousiasme de faire le
bien ne palpite plus. Même les croyants courent ce risque, certain et permanent.
Beaucoup y succombent et se transforment en personnes vexées, mécontentes,
sans vie. Ce n’est pas le choix d’une vie digne et pleine, ce n’est pas le désir de
Dieu pour nous, ce n’est pas la vie dans l’Esprit qui jaillit du coeur du Christ
ressuscité.
3. J’invite chaque chrétien, en quelque lieu et situation où il se trouve, à
renouveler aujourd’hui même sa rencontre personnelle avec Jésus Christ ou, au
moins, à prendre la décision de se laisser rencontrer par lui, de le chercher
chaque jour sans cesse. Il n’y a pas de motif pour lequel quelqu’un puisse penser
que cette invitation n’est pas pour lui, parce que « personne n’est exclus de la
3
joie que nous apporte le Seigneur ».1 Celui qui risque, le Seigneur ne le déçoit
pas, et quand quelqu’un fait un petit pas vers Jésus, il découvre que celui-ci
attendait déjà sa venue à bras ouverts. C’est le moment pour dire à Jésus Christ :
« Seigneur, je me suis laissé tromper, de mille manières j’ai fui ton amour,
cependant je suis ici une fois encore pour renouveler mon alliance avec toi. J’ai
besoin de toi. Rachète-moi de nouveau Seigneur, accepte-moi encore une fois
entre tes bras rédempteurs ». Cela nous fait tant de bien de revenir à lui quand
nous nous sommes perdus ! J’insiste encore une fois : Dieu ne se fatigue jamais
de pardonner, c’est nous qui nous fatiguons de demander sa miséricorde. Celui
qui nous a invités à pardonner « soixante-dix fois sept fois » (Mt 18, 22) nous
donne l’exemple : il pardonne soixante-dix fois sept fois. Il revient nous charger
sur ses épaules une fois après l’autre. Personne ne pourra nous enlever la dignité
que nous confère cet amour infini et inébranlable. Il nous permet de relever la
tête et de recommencer, avec une tendresse qui ne nous déçoit jamais et qui peut
toujours nous rendre la joie. Ne fuyons pas la résurrection de Jésus, ne nous
donnons jamais pour vaincus, advienne que pourra. Rien ne peut davantage que
sa vie qui nous pousse en avant !
4. Les livres de l’Ancien Testament avaient annoncé la joie du salut, qui serait
devenue surabondante dans les temps messianiques. Le prophète Isaïe s’adresse
au Messie attendu en le saluant avec joie : « Tu as multiplié la nation, tu as fait
croître sa joie » (9, 2). Et il encourage les habitants de Sion à l’accueillir parmi
les chants : « Pousse des cris de joie, des clameurs » (12, 6). Qui l’a déjà vu à
l’horizon, le prophète l’invite à se convertir en messager pour les autres :
« Monte sur une haute montagne, messagère de Sion ; élève et force la voix,
messagère de Jérusalem » (40, 9). Toute la création participe à cette joie du
salut : « Cieux criez de joie, terre, exulte, que les montagnes poussent des cris,
car le Seigneur a consolé son peuple, il prend en pitié ses affligés » (49, 13).
1 PAUL VI, Exhort. Apost. Gaudete in Domino (9 mai 1975), n. 22: AAS 67 (1975), 297.
4
Voyant le jour du Seigneur, Zacharie invite à acclamer le Roi qui arrive,
« humble, monté sur un âne » : « Exulte avec force, fille de Sion ! Crie de joie,
fille de Jérusalem ! Voici que ton roi vient à toi : il est juste et victorieux » (Za
9, 9). Cependant, l’invitation la plus contagieuse est peut-être celle du prophète
Sophonie, qui nous montre Dieu lui-même comme un centre lumineux de fête et
de joie qui veut communiquer à son peuple ce cri salvifique. Relire ce texte me
remplit de vie : « Le Seigneur ton Dieu est au milieu de toi, héros sauveur ! Il
exultera pour toi de joie, il tressaillera dans son amour ; il dansera pour toi avec
des cris de joie » (3, 17).
C’est la joie qui se vit dans les petites choses de l’existence quotidienne, comme
réponse à l’invitation affectueuse de Dieu notre Père : « Mon fils, dans la
mesure où tu le peux, traite-toi bien […] Ne te prive pas du bonheur d’un jour »
(Si 14, 11.14). Que de tendresse paternelle s’entrevoit derrière ces paroles !
5. L’Évangile, où resplendit glorieuse la Croix du Christ, invite avec insistance à
la joie. Quelques exemples suffisent : « Réjouis-toi » est le salut de l’ange à
Marie (Lc 1, 28). La visite de Marie à Élisabeth fait en sorte que Jean tressaille
de joie dans le sein de sa mère (cf. Lc 1, 41). Dans son cantique, Marie
proclame : « Mon esprit tressaille de joie en Dieu mon Sauveur » (Lc 1, 47).
Quand Jésus commence son ministère, Jean s’exclame : « Telle est ma joie, et
elle est complète » (Jn 3, 29). Jésus lui-même « tressaillit de joie sous l’action
de l’Esprit-Saint » (Lc 10, 21). Son message est source de joie : « Je vous dis
cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit complète » (Jn 15, 11).
Notre joie chrétienne jaillit de la source de son coeur débordant. Il promet aux
disciples : « Vous serez tristes, mais votre tristesse se changera en joie » (Jn 16,
20). Et il insiste : « Je vous verrai de nouveau et votre coeur sera dans la joie, et
votre joie, nul ne vous l’enlèvera (Jn 16, 22). Par la suite, les disciples, le voyant
ressuscité « furent remplis de joie » (Jn 20, 20). Le Livre des Actes des Apôtres
raconte que dans la première communauté ils prenaient « leur nourriture avec
5
allégresse » (Ac 2, 46). Là où les disciples passaient « la joie fut vive » (8, 8), et
eux, dans les persécutions « étaient remplis de joie » (13, 52). Un eunuque, qui
venait d’être baptisé, poursuivit son chemin tout joyeux » (8, 39), et le gardien
de prison « se réjouit avec tous les siens d’avoir cru en Dieu » (16, 34). Pourquoi
ne pas entrer nous aussi dans ce fleuve de joie ?
6. Il y a des chrétiens qui semblent avoir un air de Carême sans Pâques.
Cependant, je reconnais que la joie ne se vit pas de la même façon à toutes les
étapes et dans toutes les circonstances de la vie, parfois très dure. Elle s’adapte
et se transforme, et elle demeure toujours au moins comme un rayon de lumière
qui naît de la certitude personnelle d’être infiniment aimé, au-delà de tout. Je
comprends les personnes qui deviennent tristes à cause des graves difficultés
qu’elles doivent supporter, cependant peu à peu, il faut permettre à la joie de la
foi de commencer à s’éveiller, comme une confiance secrète mais ferme, même
au milieu des pires soucis : « Mon âme est exclue de la paix, j’ai oublié le
bonheur ! […] Voici ce qu’à mon coeur je rappellerai pour reprendre espoir : les
faveurs du Seigneur ne sont pas finies, ni ses compassions épuisées ; elles se
renouvellent chaque matin, grande est sa fidélité ! […] Il est bon d’attendre en
silence le salut du Seigneur » (Lm 3, 17.21-23.26).
7. La tentation apparaît fréquemment sous forme d’excuses et de récriminations,
comme s’il devrait y avoir d’innombrables conditions pour que la joie soit
possible. Ceci arrive parce que « la société technique a pu multiplier les
occasions de plaisir, mais elle a bien du mal à secréter la joie ».2 Je peux dire
que les joies les plus belles et les plus spontanées que j’ai vues au cours de ma
vie sont celles de personnes très pauvres qui ont peu de choses auxquelles
s’accrocher. Je me souviens aussi de la joie authentique de ceux qui, même dans
de grands engagements professionnels, ont su garder un coeur croyant, généreux
2 Ibid., 8 : AAS 67 (1975), 292.
6
et simple. De diverses manières, ces joies puisent à la source de l’amour
toujours plus grand de Dieu qui s’est manifesté en Jésus Christ. Je ne me lasserai
jamais de répéter ces paroles de Benoît XVI qui nous conduisent au coeur de
l’Évangile : « À l’origine du fait d’être chrétien il n’y a pas une décision éthique
ou une grande idée, mais la rencontre avec un événement, avec une Personne,
qui donne à la vie un nouvel horizon et par là son orientation décisive ».3
8. C’est seulement grâce à cette rencontre – ou nouvelle rencontre – avec
l’amour de Dieu, qui se convertit en heureuse amitié, que nous sommes délivrés
de notre conscience isolée et de l’auto-référence. Nous parvenons à être
pleinement humains quand nous sommes plus qu’humains, quand nous
permettons à Dieu de nous conduire au-delà de nous-mêmes pour que nous
parvenions à notre être le plus vrai. Là se trouve la source de l’action
évangélisatrice. Parce que, si quelqu’un a accueilli cet amour qui lui redonne le
sens de la vie, comment peut-il retenir le désir de le communiquer aux autres ?
2. La douce et réconfortante joie d’évangéliser
9. Le bien tend toujours à se communiquer. Chaque expérience authentique de
vérité et de beauté cherche par elle-même son expansion, et chaque personne qui
vit une profonde libération acquiert une plus grande sensibilité devant les
besoins des autres. Lorsqu’on le communique, le bien s’enracine et se
développe. C’est pourquoi, celui qui désire vivre avec dignité et plénitude n’a
pas d’autre voie que de reconnaître l’autre et chercher son bien. Certaines
expressions de saint Paul ne devraient pas alors nous étonner : « L’amour du
Christ nous presse » (2 Co 5, 14) ; « Malheur à moi si je n’annonçais pas
l’Évangile ! » (1 Co 9, 16).
3 Lett. enc. Deus caritas est (25 décembre 2005), n. 1 : AAS 98 (2006), 217.
7
10. Il nous est proposé de vivre à un niveau supérieur, et pas pour autant avec
une intensité moindre : « La vie augmente quand elle est donnée et elle
s’affaiblit dans l’isolement et l’aisance. De fait, ceux qui tirent le plus de profit
de la vie sont ceux qui mettent la sécurité de côté et se passionnent pour la
mission de communiquer la vie aux autres ».4 Quand l’Église appelle à
l’engagement évangélisateur, elle ne fait rien d’autre que d’indiquer aux
chrétiens le vrai dynamisme de la réalisation personnelle : « Nous découvrons
ainsi une autre loi profonde de la réalité : que la vie s’obtient et se mûrit dans la
mesure où elle est livrée pour donner la vie aux autres. C’est cela finalement la
mission ».5 Par conséquent, un évangélisateur ne devrait pas avoir constamment
une tête d’enterrement. Retrouvons et augmentons la ferveur, « la douce et
réconfortante joie d’évangéliser, même lorsque c’est dans les larmes qu’il faut
semer […] Que le monde de notre temps qui cherche, tantôt dans l’angoisse,
tantôt dans l’espérance, puisse recevoir la Bonne Nouvelle, non
d’évangélisateurs tristes et découragés, impatients ou anxieux, mais de ministres
de l’Évangile dont la vie rayonne de ferveur, qui ont les premiers reçu en eux la
joie du Christ ».6
Une éternelle nouveauté
11. Une annonce renouvelée donne aux croyants, même à ceux qui sont tièdes
ou qui ne pratiquent pas, une nouvelle joie dans la foi et une fécondité
évangélisatrice. En réalité, son centre ainsi que son essence, sont toujours les
mêmes : le Dieu qui a manifesté son amour immense dans le Christ mort et
ressuscité. Il rend ses fidèles toujours nouveaux, bien qu’ils soient anciens : « Ils
renouvellent leur force, ils déploient leurs ailes comme des aigles, ils courent
4 Vème CONFERENCE GENERALE DE L’EPISCOPAT LATINO-AMERICAIN ET DES CARAÏBES, Document d’Aparecida
(29 juin 2007), n. 360.
5 Ibid.
6 PAUL VI, Exhort. Apost. Evangelii nuntiandi (8 décembre 1975), n. 80 : AAS 68 (1976), 74-75.
8
sans s’épuiser, ils marchent sans se fatiguer » (Is 40, 31). Le Christ est « la
Bonne Nouvelle éternelle » (Ap 14, 6), et il est « le même hier et aujourd’hui et
pour les siècles » (He 13, 8), mais sa richesse et sa beauté sont inépuisables. Il
est toujours jeune et source constante de nouveauté. L’Église ne cesse pas de
s’émerveiller de « l’abîme de la richesse, de la sagesse et de la science de
Dieu ! » (Rm 11, 33). Saint Jean de la Croix disait : « Cette épaisseur de sagesse
et de science de Dieu est si profonde et immense que, bien que l’âme en
connaisse quelque chose, elle peut pénétrer toujours plus en elle ».7 Ou encore,
comme l’affirmait saint Irénée : « Dans sa venue, [le Christ] a porté avec lui
toute nouveauté ».8 Il peut toujours, avec sa nouveauté, renouveler notre vie et
notre communauté, et même si la proposition chrétienne traverse des époques
d’obscurité et de faiblesse ecclésiales, elle ne vieillit jamais. Jésus Christ peut
aussi rompre les schémas ennuyeux dans lesquels nous prétendons l’enfermer et
il nous surprend avec sa constante créativité divine. Chaque fois que nous
cherchons à revenir à la source pour récupérer la fraîcheur originale de
l’Évangile, surgissent de nouvelles voies, des méthodes créatives, d’autres
formes d’expression, des signes plus éloquents, des paroles chargées de sens
renouvelé pour le monde d’aujourd’hui. En réalité, toute action évangélisatrice
authentique est toujours « nouvelle ».
12. Bien que cette mission nous demande un engagement généreux, ce serait une
erreur de la comprendre comme une tâche personnelle héroïque, puisque
l’oeuvre est avant tout la sienne, au-delà de ce que nous pouvons découvrir et
comprendre. Jésus est « le tout premier et le plus grand évangélisateur ».9 Dans
toute forme d’évangélisation, la primauté revient toujours à Dieu, qui a voulu
nous appeler à collaborer avec lui et nous stimuler avec la force de son Esprit.
La véritable nouveauté est celle que Dieu lui-même veut produire de façon
7 Cantique spirituel, 36, 10.
8 Adversus haereses, IV, c. 34, n. 1 : PG 7, 1083 : « Omnem novitatem attulit, semetipsum afferens ».
9 PAUL VI, Exhort. Apost. Evangelii nuntiandi (8 décembre 1975), n. 7 : AAS 68 (1976), 9.
9
mystérieuse, celle qu’il inspire, celle qu’il provoque, celle qu’il oriente et
accompagne de mille manières. Dans toute la vie de l’Église, on doit toujours
manifester que l’initiative vient de Dieu, que c’est « lui qui nous a aimés le
premier » (1 Jn 4, 19) et que « c’est Dieu seul qui donne la croissance » (1 Co 3,
7). Cette conviction nous permet de conserver la joie devant une mission aussi
exigeante qui est un défi prenant notre vie dans sa totalité. Elle nous demande
tout, mais en même temps elle nous offre tout.
13. Nous ne devrions pas non plus comprendre la nouveauté de cette mission
comme un déracinement, comme un oubli de l’histoire vivante qui nous
accueille et nous pousse en avant. La mémoire est une dimension de notre foi
que nous pourrions appeler « deutéronomique », par analogie avec la mémoire
d’Israël. Jésus nous laisse l’Eucharistie comme mémoire quotidienne de
l’Église, qui nous introduit toujours plus dans la Pâque (cf. Lc 22, 19). La joie
évangélisatrice brille toujours sur le fond de la mémoire reconnaissante : c’est
une grâce que nous avons besoin de demander. Les Apôtres n’ont jamais oublié
le moment où Jésus toucha leur coeur : « C’était environ la dixième heure » (Jn
1, 39). Avec Jésus, la mémoire nous montre une véritable « multitude de
témoins » (He 12, 1). Parmi eux, on distingue quelques personnes qui ont pesé
de façon spéciale pour faire germer notre joie croyante : « Souvenez-vous de vos
chefs, eux qui vous ont fait entendre la parole de Dieu » (He 13, 7). Parfois, il
s’agit de personnes simples et proches qui nous ont initiés à la vie de la foi :
« J’évoque le souvenir de la foi sans détours qui est en toi, foi qui, d’abord,
résida dans le coeur de ta grand-mère Loïs et de ta mère Eunice » (2 Tm 1, 5). Le
croyant est fondamentalement « quelqu’un qui fait mémoire ».
3. La nouvelle évangélisation pour la transmission de la foi
10
14. A l’écoute de l’Esprit, qui nous aide à reconnaître, communautairement, les
signes des temps, du 7 au 28 octobre 2012, a été célébrée la XIIIème Assemblée
générale ordinaire du Synode des Évêques sur le thème La nouvelle
évangélisation pour la transmission de la foi chrétienne. On y a rappelé que la
nouvelle évangélisation appelle chacun et se réalise fondamentalement dans
trois domaines.10 En premier lieu, mentionnons le domaine de la pastorale
ordinaire, « animée par le feu de l’Esprit, pour embraser les coeurs des fidèles
qui fréquentent régulièrement la Communauté et qui se rassemblent le jour du
Seigneur pour se nourrir de sa Parole et du Pain de la vie éternelle ».11 Il faut
aussi inclure dans ce domaine les fidèles qui conservent une foi catholique
intense et sincère, en l’exprimant de diverses manières, bien qu’ils ne participent
pas fréquemment au culte. Cette pastorale s’oriente vers la croissance des
croyants, de telle sorte qu’ils répondent toujours mieux et par toute leur vie à
l’amour de Dieu. En second lieu, rappelons le domaine des « personnes
baptisées qui pourtant ne vivent pas les exigences du baptême »,12 qui n’ont pas
une appartenance du coeur à l’Église et ne font plus l’expérience de la
consolation de la foi. L’Église, en mère toujours attentive, s’engage pour
qu’elles vivent une conversion qui leur restitue la joie de la foi et le désir de
s’engager avec l’Évangile.
Enfin, remarquons que l’évangélisation est essentiellement liée à la
proclamation de l’Évangile à ceux qui ne connaissent pas Jésus Christ ou l’ont
toujours refusé. Beaucoup d’entre eux cherchent Dieu secrètement, poussés par
la nostalgie de son visage, même dans les pays d’ancienne tradition chrétienne.
Tous ont le droit de recevoir l’Évangile. Les chrétiens ont le devoir de
l’annoncer sans exclure personne, non pas comme quelqu’un qui impose un
nouveau devoir, mais bien comme quelqu’un qui partage une joie, qui indique
10 Cf. Proposition 7.
11 BENOIT XVI, Homélie de la Messe conclusive de la XIIIème Assemblée générale ordinaire du Synode des
Évêques (28 octobre 2012) : AAS 104 (2012), 890.
12 Ibid.
11
un bel horizon, qui offre un banquet désirable. L’Église ne grandit pas par
prosélytisme mais « par attraction ».13
15. Jean-Paul II nous a invité à reconnaître qu’il « est nécessaire de rester tendus
vers l’annonce » à ceux qui sont éloignés du Christ, « car telle est la tâche
première de l’Église ».14 L’activité missionnaire « représente, aujourd’hui
encore, le plus grand des défis pour l’Église »15 et « la cause missionnaire doit
avoir la première place ».16 Que se passerait-il si nous prenions réellement au
sérieux ces paroles ? Nous reconnaîtrions simplement que l’action missionnaire
est le paradigme de toute tâche de l’Église. Dans cette ligne, les évêques latinoaméricains
ont affirmé que « nous ne pouvons plus rester impassibles, dans une
attente passive, à l’intérieur de nos églises »,17 et qu’il est nécessaire de passer
« d’une pastorale de simple conservation à une pastorale vraiment
missionnaire ».18 Cette tâche continue d’être la source des plus grandes joies
pour l’Église : « Il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se
repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes, qui n’ont pas besoin de repentir »
(Lc 15, 7).
Propositions et limites de cette Exhortation
16. J’ai accepté avec plaisir l’invitation des Pères synodaux à rédiger la présente
Exhortation.19 En le faisant, je recueille la richesse des travaux du Synode. J’ai
aussi consulté différentes personnes, et je compte en outre exprimer les
préoccupations qui m’habitent en ce moment concret de l’oeuvre évangélisatrice
13 BENOIT XVI, Homélie de l’Eucharistie d’inauguration de la Vème Conférence générale de l’Episcopat latinoaméricain
et des Caraïbes (13 mai 2007), Aparecida, Brésil : AAS 99 (2007), 437.
14 Lett. enc. Redemptoris missio (7 décembre 1990), n. 34 : AAS 83 (1991), 280.
15 Ibid., n. 40 : AAS 83 (1991), 287.
16 Ibid., n. 86 : AAS 83 (1991), 333.
17 Vème CONFERENCE GENERALE DE L’EPISCOPAT LATINO-AMERICAIN ET DES CARAÏBES, Document d’Aparecida
(29 juin 2007), n. 548.
18 Ibid., n. 370.
19 Cf. Proposition 1.
12
de l’Église. Les thèmes liés à l’évangélisation dans le monde actuel qui
pourraient être développés ici sont innombrables. Mais j’ai renoncé à traiter de
façon détaillée ces multiples questions qui doivent être l’objet d’étude et
d’approfondissement attentif. Je ne crois pas non plus qu’on doive attendre du
magistère papal une parole définitive ou complète sur toutes les questions qui
concernent l’Église et le monde. Il n’est pas opportun que le Pape remplace les
Épiscopats locaux dans le discernement de toutes les problématiques qui se
présentent sur leurs territoires. En ce sens, je sens la nécessité de progresser dans
une “décentralisation” salutaire.
17. Ici, j’ai choisi de proposer quelques lignes qui puissent encourager et
orienter dans toute l’Église une nouvelle étape évangélisatrice, pleine de ferveur
et de dynamisme. Dans ce cadre, et selon la doctrine de la Constitution
dogmatique Lumen gentium, j’ai décidé, entre autres thèmes, de m’arrêter
amplement sur les questions suivantes :
a) La réforme de l’Église en ‘sortie’ missionnaire.
b) Les tentations des agents pastoraux.
c) L’Église comprise comme la totalité du peuple de Dieu qui évangélise.
d) L’homélie et sa préparation.
e) L’insertion sociale des pauvres.
f) La paix et le dialogue social.
g) Les motivations spirituelles pour la tâche missionnaire.
18. Je me suis étendu sur ces thèmes avec un développement qui pourra peutêtre
paraître excessif. Je ne l’ai pas fait dans l’intention d’offrir un traité, mais
seulement pour montrer l’importante incidence pratique de ces thèmes sur la
mission actuelle de l’Église. Tous en effet aident à tracer les contours d’un style
évangélisateur déterminé que j’invite à assumer dans l’accomplissement de toute
activité. Et ainsi, de cette façon, nous pouvons accueillir, dans notre travail
13
quotidien, l’exhortation de la Parole de Dieu : « Réjouissez-vous sans cesse dans
le Seigneur, je le dis encore, réjouissez-vous » (Ph 4, 4).
CHAPITRE I
LA TRANSFORMATION MISSIONNAIRE DE L’ÉGLISE
19. L’évangélisation obéit au mandat missionnaire de Jésus : « Allez donc ! De
toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père, et du Fils et
du Saint Esprit, leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit » (Mt
28, 19-20a). Dans ces versets, on présente le moment où le Ressuscité envoie les
siens prêcher l’Évangile en tout temps et en tout lieu, pour que la foi en lui se
répande en tout point de la terre.
1. Une Église « en sortie » / « en partance »
20. Dans la Parole de Dieu apparaît constamment ce dynamisme de “la sortie”
que Dieu veut provoquer chez les croyants. Abram accepta l’appel à partir vers
une terre nouvelle (cf. Gn 12,1-3). Moïse écouta l’appel de Dieu : « Va, je
t’envoie » (Ex 3,10) et fit sortir le peuple vers la terre promise (cf. Ex 3, 17). A
Jérémie il dit : « Vers tous ceux à qui je t’enverrai, tu iras» (Jr 1, 7).
Aujourd’hui, dans cet “ allez ” de Jésus, sont présents les scénarios et les défis
toujours nouveaux de la mission évangélisatrice de l’Église, et nous sommes
tous appelés à cette nouvelle “sortie” missionnaire. Tout chrétien et toute
communauté discernera quel est le chemin que le Seigneur demande, mais nous
sommes tous invités à accepter cet appel : sortir de son propre confort et avoir le
courage de rejoindre toutes les périphéries qui ont besoin de la lumière de
l’Évangile.
14
21. La joie de l’Évangile qui remplit la vie de la communauté des disciples est
une joie missionnaire. Les soixante-dix disciples en font l’expérience, eux qui
reviennent de la mission pleins de joie (cf. Lc 10, 17). Jésus la vit, lui qui exulte
de joie dans l’Esprit Saint et loue le Père parce que sa révélation rejoint les
pauvres et les plus petits (cf. Lc 10, 21). Les premiers qui se convertissent la
ressentent, remplis d’admiration, en écoutant la prédication des Apôtres
« chacun dans sa propre langue » (Ac 2, 6) à la Pentecôte. Cette joie est un signe
que l’Évangile a été annoncé et donne du fruit. Mais elle a toujours la
dynamique de l’exode et du don, du fait de sortir de soi, de marcher et de semer
toujours de nouveau, toujours plus loin. Le Seigneur dit : « Allons ailleurs, dans
les bourgs voisins, afin que j’y prêche aussi, car c’est pour cela que je suis
sorti » (Mc 1, 38). Quand la semence a été semée en un lieu, il ne s’attarde pas là
pour expliquer davantage ou pour faire d’autres signes, au contraire l’Esprit le
conduit à partir vers d’autres villages.
22. La parole a en soi un potentiel que nous ne pouvons pas prévoir. L’Évangile
parle d’une semence qui, une fois semée, croît d’elle-même, y compris quand
l’agriculteur dort (cf. Mc 4, 26-29). L’Église doit accepter cette liberté
insaisissable de la Parole, qui est efficace à sa manière, et sous des formes très
diverses, telles qu’en nous échappant elle dépasse souvent nos prévisions et
bouleverse nos schémas.
23. L’intimité de l’Église avec Jésus est une intimité itinérante, et la communion
« se présente essentiellement comme communion missionnaire ».20 Fidèle au
modèle du maître, il est vital qu’aujourd’hui l’Église sorte pour annoncer
l’Évangile à tous, en tous lieux, en toutes occasions, sans hésitation, sans
répulsion et sans peur. La joie de l’Évangile est pour tout le peuple, personne ne
20 JEAN-PAUL II, Exhort. Apost. Postsynodale Christifideles laici (30 décembre 1988), n. 32 : AAS 81 (1989),
451.
15
peut en être exclu. C’est ainsi que l’ange l’annonce aux pasteurs de Bethléem :
« Soyez sans crainte, car voici que je vous annonce une grande joie qui sera
celle de tout le peuple » (Lc 2, 10). L’Apocalypse parle d’«une Bonne Nouvelle
éternelle à annoncer à ceux qui demeurent sur la terre, à toute nation, race,
langue et peuple » (Ap 14, 6).
Prendre l’initiative, s’impliquer, accompagner, porter du fruit et fêter
24. L’Église « en sortie » est la communauté des disciples missionnaires qui
prennent l’initiative, qui s’impliquent, qui accompagnent, qui fructifient et qui
fêtent. « Primerear – prendre l’initiative » : veuillez m’excuser pour ce
néologisme. La communauté évangélisatrice expérimente que le Seigneur a pris
l’initiative, il l’a précédée dans l’amour (cf. 1Jn 4, 10), et en raison de cela, elle
sait aller de l’avant, elle sait prendre l’initiative sans crainte, aller à la rencontre,
chercher ceux qui sont loin et arriver aux croisées des chemins pour inviter les
exclus. Pour avoir expérimenté la miséricorde du Père et sa force de diffusion,
elle vit un désir inépuisable d’offrir la miséricorde. Osons un peu plus prendre
l’initiative ! En conséquence, l’Église sait “s’impliquer”. Jésus a lavé les pieds
de ses disciples. Le Seigneur s’implique et implique les siens, en se mettant à
genoux devant les autres pour les laver. Mais tout de suite après il dit à ses
disciples : « Heureux êtes-vous, si vous le faites » (Jn 13, 17). La communauté
évangélisatrice, par ses oeuvres et ses gestes, se met dans la vie quotidienne des
autres, elle raccourcit les distances, elle s’abaisse jusqu’à l’humiliation si c’est
nécessaire, et assume la vie humaine, touchant la chair souffrante du Christ dans
le peuple. Les évangélisateurs ont ainsi “l’odeur des brebis” et celles-ci écoutent
leur voix. Ensuite, la communauté évangélisatrice se dispose à “accompagner”.
Elle accompagne l’humanité en tous ses processus, aussi durs et prolongés qu’ils
puissent être. Elle connaît les longues attentes et la patience apostolique.
L’évangélisation a beaucoup de patience, et elle évite de ne pas tenir compte des
16
limites. Fidèle au don du Seigneur, elle sait aussi “fructifier”. La communauté
évangélisatrice est toujours attentive aux fruits, parce que le Seigneur la veut
féconde. Il prend soin du grain et ne perd pas la paix à cause de l’ivraie. Le
semeur, quand il voit poindre l’ivraie parmi le grain n’a pas de réactions
plaintives ni alarmistes. Il trouve le moyen pour faire en sorte que la Parole
s’incarne dans une situation concrète et donne des fruits de vie nouvelle, bien
qu’apparemment ceux-ci soient imparfaits et inachevés. Le disciple sait offrir sa
vie entière et la jouer jusqu’au martyre comme témoignage de Jésus-Christ ; son
rêve n’est pas d’avoir beaucoup d’ennemis, mais plutôt que la Parole soit
accueillie et manifeste sa puissance libératrice et rénovatrice. Enfin, la
communauté évangélisatrice, joyeuse, sait toujours “fêter”. Elle célèbre et fête
chaque petite victoire, chaque pas en avant dans l’évangélisation.
L’évangélisation joyeuse se fait beauté dans la liturgie, dans l’exigence
quotidienne de faire progresser le bien. L’Église évangélise et s’évangélise ellemême
par la beauté de la liturgie, laquelle est aussi célébration de l’activité
évangélisatrice et source d’une impulsion renouvelée à se donner.
2. Pastorale en conversion
25. Je n’ignore pas qu’aujourd’hui les documents ne provoquent pas le même
intérêt qu’à d’autres époques, et qu’ils sont vite oubliés. Cependant, je souligne
que ce que je veux exprimer ici a une signification programmatique et des
conséquences importantes. J’espère que toutes les communautés feront en sorte
de mettre en oeuvre les moyens nécessaires pour avancer sur le chemin d’une
conversion pastorale et missionnaire, qui ne peut laisser les choses comme elles
sont. Ce n’est pas d’une « simple administration »21 dont nous avons besoin.
21 Vème CONFERENCE GENERALE DE L’EPISCOPAT LATINO-AMERICAIN ET DES CARAÏBES, Document d’Aparecida
(29 juin 2007), n. 201.
17
Constituons-nous dans toutes les régions de la terre en un « état permanent de
mission ».22
26. Paul VI a invité à élargir l’appel au renouveau, pour exprimer avec force
qu’il ne s’adressait pas seulement aux individus, mais à l’Église entière.
Rappelons-nous ce texte mémorable qui n’a pas perdu sa force interpellante :
« L’heure sonne pour l’Église d’approfondir la conscience qu’elle a d’ellemême,
de méditer sur le mystère qui est le sien […] De cette conscience
éclairée et agissante dérive un désir spontané de confronter à l’image idéale de
l’Église, telle que le Christ la vit, la voulut et l’aima, comme son Épouse sainte
et immaculée (cf. Ep 5,27), le visage réel que l’Église présente aujourd’hui. […]
De là naît un désir généreux et comme impatient de renouvellement, c'est-à-dire
de correction des défauts que cette conscience en s’examinant à la lumière du
modèle que le Christ nous en a laissé, dénonce et rejette ».23
Le Concile Vatican II a présenté la conversion ecclésiale comme l’ouverture à
une réforme permanente de soi par fidélité à Jésus-Christ : « Toute rénovation
de l’Église consiste essentiellement dans une fidélité plus grande à sa vocation
[…] L’Église au cours de son pèlerinage, est appelée par le Christ à cette
réforme permanente dont elle a perpétuellement besoin en tant qu’institution
humaine et terrestre ».24
Il y a des structures ecclésiales qui peuvent arriver à favoriser un dynamisme
évangélisateur ; également, les bonnes structures sont utiles quand une vie les
anime, les soutient et les guide. Sans une vie nouvelle et un authentique esprit
évangélique, sans “fidélité de l’Église à sa propre vocation”, toute nouvelle
structure se corrompt en peu de temps.
Un renouveau ecclésial qu’on ne peut différer
22 Ibid., n. 551.
23 PAUL VI, Lett. enc. Ecclesiam suam (6 août 1964) nn. 10-12: AAS 56 (1964), 611-612.
24 CONC. OECUM. VAT. II, Décret Unitatis redintegratio, sur l’oecuménisme, n. 6.
18
27. J’imagine un choix missionnaire capable de transformer toute chose, afin
que les habitudes, les styles, les horaires, le langage et toute structure ecclésiale
devienne un canal adéquat pour l’évangélisation du monde actuel, plus que pour
l’auto-préservation. La réforme des structures, qui exige la conversion pastorale,
ne peut se comprendre qu’en ce sens : faire en sorte qu’elles deviennent toutes
plus missionnaires, que la pastorale ordinaire en toutes ses instances soit plus
expansive et ouverte, qu’elle mette les agents pastoraux en constante attitude de
“sortie” et favorise ainsi la réponse positive de tous ceux auxquels Jésus offre
son amitié. Comme le disait Jean-Paul II aux évêques de l’Océanie, « tout
renouvellement dans l’Église doit avoir pour but la mission, afin de ne pas
tomber dans le risque d’une Église centrée sur elle-même ».25
28. La paroisse n’est pas une structure caduque ; précisément parce qu’elle a une
grande plasticité, elle peut prendre des formes très diverses qui demandent la
docilité et la créativité missionnaire du pasteur et de la communauté. Même si,
certainement, elle n’est pas l’unique institution évangélisatrice, si elle est
capable de se réformer et de s’adapter constamment, elle continuera à être
« l’Église elle-même qui vit au milieu des maisons de ses fils et de ses filles ».26
Cela suppose que réellement elle soit en contact avec les familles et avec la vie
du peuple et ne devienne pas une structure prolixe séparée des gens, ou un
groupe d’élus qui se regardent eux-mêmes. La paroisse est présence ecclésiale
sur le territoire, lieu de l’écoute de la Parole, de la croissance de la vie
chrétienne, du dialogue, de l’annonce, de la charité généreuse, de l’adoration et
de la célébration.27 A travers toutes ses activités, la paroisse encourage et forme
25 JEAN-PAUL II, Exhort. Apost. Postsynodale Ecclesia in Oceania (22 novembre 2001), n. 19 : AAS 94 (2002),
390.
26 JEAN-PAUL II, Exhort. Apost. Postsynodale Chrisifideles laici (30 décembre 1988), n. 26 : AAS 81 (1989), 438.
27 Cf. Proposition 26.
19
ses membres pour qu’ils soient des agents de l’évangélisation.28 Elle est
communauté de communautés, sanctuaire où les assoiffés viennent boire pour
continuer à marcher, et centre d’un constant envoi missionnaire. Mais nous
devons reconnaître que l’appel à la révision et au renouveau des paroisses n’a
pas encore donné de fruits suffisants pour qu’elles soient encore plus proches
des gens, qu’elles soient des lieux de communion vivante et de participation, et
qu’elles s’orientent complètement vers la mission.
29. Les autres institutions ecclésiales, communautés de base et petites
communautés, mouvements et autres formes d’associations, sont une richesse de
l’Église que l’Esprit suscite pour évangéliser tous les milieux et secteurs.
Souvent elles apportent une nouvelle ferveur évangélisatrice et une capacité de
dialogue avec le monde qui rénovent l’Église. Mais il est très salutaire qu’elles
ne perdent pas le contact avec cette réalité si riche de la paroisse du lieu, et
qu’elles s’intègrent volontiers dans la pastorale organique de l’Église
particulière.29 Cette intégration évitera qu’elles demeurent seulement avec une
partie de l’Évangile et de l’Église, ou qu’elles se transforment en nomades sans
racines.
30. Chaque Église particulière, portion de l’Église Catholique sous la conduite
de son Évêque, est elle aussi appelée à la conversion missionnaire. Elle est le
sujet premier de l’évangélisation,30 en tant qu’elle est la manifestation concrète
de l’unique Église en un lieu du monde, et qu’en elle « est vraiment présente et
agissante l’Église du Christ, une, sainte, catholique et apostolique ».31 Elle est
l’Église incarnée en un espace déterminé, dotée de tous les moyens de salut
donnés par le Christ, mais avec un visage local. Sa joie de communiquer Jésus
28 Cf. Proposition 44.
29 Cf. Proposition 26.
30 Cf. Proposition 41.
31 CONC. OECUM. VAT. II, Décret Christus Dominus, sur la charge pastorale des évêques, n. 11.
20
Christ s’exprime tant dans sa préoccupation de l’annoncer en d’autres lieux qui
en ont plus besoin, qu’en une constante sortie vers les périphéries de son propre
territoire ou vers de nouveaux milieux sociaux-culturels.32 Elle s’emploie à être
toujours là où manquent le plus la lumière et la vie du Ressuscité.33 Pour que
cette impulsion missionnaire soit toujours plus intense, généreuse et féconde,
j’exhorte aussi chaque Église particulière à entrer dans un processus résolu de
discernement, de purification et de réforme.
31. L’évêque doit toujours favoriser la communion missionnaire dans son Église
diocésaine en poursuivant l’idéal des premières communautés chrétiennes, dans
lesquelles les croyants avaient un seul coeur et une seule âme (cf. Ac 4, 32). Par
conséquent, parfois il se mettra devant pour indiquer la route et soutenir
l’espérance du peuple, d’autres fois il sera simplement au milieu de tous dans
une proximité simple et miséricordieuse, et en certaines circonstances il devra
marcher derrière le peuple, pour aider ceux qui sont restés en arrière et – surtout
– parce que le troupeau lui-même possède un odorat pour trouver de nouveaux
chemins. Dans sa mission de favoriser une communion dynamique, ouverte et
missionnaire, il devra stimuler et rechercher la maturation des organismes de
participation proposés par le Code de droit Canonique34 et d’autres formes de
dialogue pastoral, avec le désir d’écouter tout le monde, et non pas seulement
quelques-uns, toujours prompts à lui faire des compliments. Mais l’objectif de
ces processus participatifs ne sera pas principalement l’organisation ecclésiale,
mais le rêve missionnaire d’arriver à tous.
32. Du moment que je suis appelé à vivre ce que je demande aux autres, je dois
aussi penser à une conversion de la papauté. Il me revient, comme Évêque de
32 Cf. BENOIT XVI, Discours aux participants au Congrès international à l’occasion du 40ème anniversaire du
Décret conciliaire Ad Gentes (11 mars 2006) : AAS 98 (2006), 337.
33 Cf. Proposition 42.
34 Cf. cc. 460-468 ; 492-502 ; 511-514 ; 536-537.
21
Rome, de rester ouvert aux suggestions orientées vers un exercice de mon
ministère qui le rende plus fidèle à la signification que Jésus-Christ entend lui
donner, et aux nécessités actuelles de l’évangélisation. Le Pape Jean-Paul II
demanda d’être aidé pour trouver une « forme d’exercice de la primauté ouverte
à une situation nouvelle, mais sans renoncement aucun à l’essentiel de sa
mission ».35 Nous avons peu avancé en ce sens. La papauté aussi, et les
structures centrales de l’Église universelle, ont besoin d’écouter l’appel à une
conversion pastorale. Le Concile Vatican II a affirmé que, d’une manière
analogue aux antiques Églises patriarcales, les conférences épiscopales peuvent
« contribuer de façons multiples et fécondes à ce que le sentiment collégial se
réalise concrètement ».36 Mais ce souhait ne s’est pas pleinement réalisé, parce
que n’a pas encore été suffisamment explicité un statut des conférences
épiscopales qui les conçoive comme sujet d’attributions concrètes, y compris
une certaine autorité doctrinale authentique.37 Une excessive centralisation, au
lieu d’aider, complique la vie de l’Église et sa dynamique missionnaire.
33. La pastorale en terme missionnaire exige d’abandonner le confortable critère
pastoral du “on a toujours fait ainsi”. J’invite chacun à être audacieux et créatif
dans ce devoir de repenser les objectifs, les structures, le style et les méthodes
évangélisatrices de leurs propres communautés. Une identification des fins sans
une adéquate recherche communautaire des moyens pour les atteindre est
condamnée à se traduire en pure imagination. J’exhorte chacun à appliquer avec
générosité et courage les orientations de ce document, sans interdictions ni
peurs. L’important est de ne pas marcher seul, mais de toujours compter sur les
frères et spécialement sur la conduite des évêques, dans un sage et réaliste
discernement pastoral.
35 Lett. enc. Ut unum sint (25 mai 1995) n. 95: AAS 87 (1995), 977-978.
36 CONC. OECUM. VAT. II, Const. dogm. sur l’Eglise Lumen gentium, n. 23.
37 Cf. JEAN-PAUL II, Motu proprio Apostolos suos, (21 mai 1998) : AAS 90 (1998), 641-658.
22
3. A partir du coeur de l’Évangile
34. Si nous entendons tout mettre en terme missionnaire, cela vaut aussi pour la
façon de communiquer le message. Dans le monde d’aujourd’hui, avec la
rapidité des communications et la sélection selon l’intérêt des contenus opérés
par les médias, le message que nous annonçons court plus que jamais le risque
d’apparaître mutilé et réduit à quelques-uns de ses aspects secondaires. Il en
ressort que certaines questions qui font partie de l’enseignement moral de
l’Église demeurent en dehors du contexte qui leur donne sens. Le problème le
plus grand se vérifie quand le message que nous annonçons semble alors
identifié avec ces aspects secondaires qui, étant pourtant importants, ne
manifestent pas en eux seuls le coeur du message de Jésus Christ. Donc, il
convient d’être réalistes et de ne pas donner pour acquis que nos interlocuteurs
connaissent le fond complet de ce que nous disons ou qu’ils peuvent relier notre
discours au coeur essentiel de l’Évangile qui lui confère sens, beauté et attrait.
35. Une pastorale en terme missionnaire n’est pas obsédée par la transmission
désarticulée d’une multitude de doctrines qu’on essaie d’imposer à force
d’insister. Quand on assume un objectif pastoral et un style missionnaire, qui
réellement arrivent à tous sans exceptions ni exclusions, l’annonce se concentre
sur l’essentiel, sur ce qui est plus beau, plus grand, plus attirant et en même
temps plus nécessaire. La proposition se simplifie, sans perdre pour cela
profondeur et vérité, et devient ainsi plus convaincante et plus lumineuse.
36. Toutes les vérités révélées procèdent de la même source divine et sont crues
avec la même foi, mais certaines d’entre elles sont plus importantes pour
exprimer plus directement le coeur de l’Évangile. Dans ce coeur fondamental
resplendit la beauté de l’amour salvifique de Dieu manifesté en Jésus Christ
mort et ressuscité. En ce sens, le Concile Vatican II a affirmé qu’ « il existe un
23
ordre ou une ‘hiérarchie’ des vérités de la doctrine catholique, en raison de leur
rapport différent avec le fondement de la foi chrétienne ».38 Ceci vaut autant
pour les dogmes de foi que pour l’ensemble des enseignements de l’Église, y
compris l’enseignement moral.
37. Saint Thomas d’Aquin enseignait que même dans le message moral de
l’Église il y a une hiérarchie, dans les vertus et dans les actes qui en procèdent.39
Ici, ce qui compte c’est avant tout « la foi opérant par la charité » (Ga 5, 6). Les
oeuvres d’amour envers le prochain sont la manifestation extérieure la plus
parfaite de la grâce intérieure de l’Esprit : « L’élément principal de la loi
nouvelle c’est la grâce de l’Esprit Saint, grâce qui s’exprime dans la foi agissant
par la charité ».40 Par là il affirme que, quant à l’agir extérieur, la miséricorde est
la plus grande de toutes les vertus : « En elle-même la miséricorde est la plus
grande des vertus, car il lui appartient de donner aux autres, et, qui plus est, de
soulager leur indigence ; ce qui est éminemment le fait d’un être supérieur. Ainsi
se montrer miséricordieux est-il regardé comme le propre de Dieu, et c’est par là
surtout que se manifeste sa toute-puissance ».41
38. Il est important de tirer les conséquences pastorales de l’enseignement
conciliaire, qui recueille une ancienne conviction de l’Église. D’abord il faut
dire que, dans l’annonce de l’Évangile, il est nécessaire de garder des
proportions convenables. Ceci se reconnaît dans la fréquence avec laquelle sont
mentionnés certains thèmes et dans les accents mis dans la prédication. Par
exemple, si un curé durant une année liturgique parle dix fois sur la tempérance
et seulement deux ou trois fois sur la charité ou sur la justice, il se produit une
38 CONC. OECUM. VAT. II, Décret Unitatis redintegratio, sur l’oecuménisme, n. 11.
39 Cf. S. Th. I-II, q. 66, a. 4-6.
40 S. Th. I-II, q. 108, a. 1.
41 S. Th. II-II, q. 30, a. 4. ; cf. Ibid. q. 40, a.4, ad 1. « Les sacrifices et les offrandes qui font partie du culte divin
ne sont pas pour Dieu lui-même, mais pour nous et nos proches. Lui-même n’en a nul besoin, et s’il les veut,
c’est pour exercer notre dévotion et pour aider le prochain. C’est pourquoi la miséricorde qui subvient aux
besoins des autres lui agrée davantage, étant plus immédiatement utile au prochain ».
24
disproportion, par laquelle ces vertus, qui devraient être plus présentes dans la
prédication et dans la catéchèse, sont précisément obscurcies. La même chose se
passe quand on parle plus de la loi que de la grâce, plus de l’Église que de Jésus
Christ, plus du Pape que de la Parole de Dieu.
39. Ainsi, comme le caractère organique entre les vertus empêche d’exclure
l’une d’elles de l’idéal chrétien, aucune vérité n’est niée. Il ne faut pas mutiler
l’intégralité du message de l’Évangile. En outre, chaque vérité se comprend
mieux si on la met en relation avec la totalité harmonieuse du message chrétien,
et dans ce contexte toutes les vérités ont leur importance et s’éclairent
réciproquement. Quand la prédication est fidèle à l’Évangile, la centralité de
certaines vérités se manifeste clairement et il en ressort avec clarté que la
prédication morale chrétienne n’est pas une éthique stoïcienne, elle est plus
qu’une ascèse, elle n’est pas une simple philosophie pratique ni un catalogue de
péchés et d’erreurs. L’Évangile invite avant tout à répondre au Dieu qui nous
aime et qui nous sauve, le reconnaissant dans les autres et sortant de nousmêmes
pour chercher le bien de tous. Cette invitation n’est obscurcie en aucune
circonstance ! Toutes les vertus sont au service de cette réponse d’amour. Si
cette invitation ne resplendit pas avec force et attrait, l’édifice moral de l’Église
court le risque de devenir un château de cartes, et là se trouve notre pire danger.
Car alors ce ne sera pas vraiment l’Évangile qu’on annonce, mais quelques
accents doctrinaux ou moraux qui procèdent d’options idéologiques
déterminées. Le message courra le risque de perdre sa fraîcheur et de ne plus
avoir “le parfum de l’Évangile”.
4. La mission qui s’incarne dans les limites humaines
40. L’Église qui est disciple-missionnaire, a besoin de croître dans son
interprétation de la Parole révélée et dans sa compréhension de la vérité. La
25
tâche des exégètes et des théologiens aide à « mûrir le jugement de l’Église ».42
D’une autre façon les autres sciences le font aussi. Se référant aux sciences
sociales, par exemple, Jean-Paul II a dit que l’Église prête attention à leurs
contributions « pour tirer des indications concrètes qui l’aident à remplir sa
mission de Magistère ».43 En outre, au sein de l’Église, il y a d’innombrables
questions autour desquelles on recherche et on réfléchit avec une grande liberté.
Les diverses lignes de pensée philosophique, théologique et pastorale, si elles se
laissent harmoniser par l’Esprit dans le respect et dans l’amour, peuvent faire
croître l’Église, en ce qu’elles aident à mieux expliciter le très riche trésor de la
Parole. A ceux qui rêvent une doctrine monolithique défendue par tous sans
nuances, cela peut sembler une dispersion imparfaite. Mais la réalité est que
cette variété aide à manifester et à mieux développer les divers aspects de la
richesse inépuisable de l’Évangile.44
41. En même temps, les énormes et rapides changements culturels demandent
que nous prêtions une constante attention pour chercher à exprimer la vérité de
toujours dans un langage qui permette de reconnaître sa permanente nouveauté.
Car, dans le dépôt de la doctrine chrétienne « une chose est la substance […] et
une autre la manière de formuler son expression ».45 Parfois, en écoutant un
langage complètement orthodoxe, celui que les fidèles reçoivent, à cause du
langage qu’ils utilisent et comprennent, c’est quelque chose qui ne correspond
pas au véritable Évangile de Jésus Christ. Avec la sainte intention de leur
communiquer la vérité sur Dieu et sur l’être humain, en certaines occasions,
42 CONC. OECUM. VAT. II, Const. dogm. Dei Verbum, sur la Révélation divine, n. 12.
43 Motu proprio Socialium Scientiarum, (1 janvier 1994) : AAS 86 (1994), 209.
44 Saint Thomas d’Aquin soulignait que la multiplicité et la distinction « proviennent de l’intention du premier
agent », celui qui veut « que ce qui manque à une chose pour représenter la bonté divine soit suppléé par une
autre », parce « qu’une seule créature ne saurait suffire à représenter sa bonté comme il convient » (S. Th. I, q.
47, a. 1). Donc nous avons besoin de saisir la variété des choses dans leurs multiples relations (cf. S. Th.I, q. 47,
a. 2, ad 1 ; q. 47, a. 3). Pour des raisons analogues, nous avons besoin de nous écouter les uns les autres et de
nous compléter dans notre réception partielle de la réalité et de l’Evangile.
45 JEAN XXIII, Discours lors de l’ouverture solennelle du Concile Vatican II (11 octobre 1962) VI, n. 5 : AAS 54
(1962), 792 : « Est enim aliud ipsum depositum Fidei, seu veritates, quae veneranda doctrina nostra continentur,
aliud modus, quo eaedem enuntiantur ».
26
nous leur donnons un faux dieu ou un idéal humain qui n’est pas vraiment
chrétien. De cette façon, nous sommes fidèles à une formulation mais nous ne
transmettons pas la substance. C’est le risque le plus grave. Rappelons-nous
que « l’expression de la vérité peut avoir des formes multiples, et la rénovation
des formes d’expression devient nécessaire pour transmettre à l’homme
d’aujourd’hui le message évangélique dans son sens immuable ».46
42. Ceci a une grande importance dans l’annonce de l’Évangile, si nous avons
vraiment à coeur de faire mieux percevoir sa beauté et de la faire accueillir par
tous. De toute façon, nous ne pourrons jamais rendre les enseignements de
l’Église comme quelque chose de facilement compréhensible et d’heureusement
apprécié par tous. La foi conserve toujours un aspect de croix, elle conserve
quelque obscurité qui n’enlève pas la fermeté à son adhésion. Il y a des choses
qui se comprennent et s’apprécient seulement à partir de cette adhésion qui est
soeur de l’amour, au-delà de la clarté avec laquelle on peut en saisir les raisons et
les arguments. C’est pourquoi il faut rappeler que tout enseignement de la
doctrine doit se situer dans l’attitude évangélisatrice qui éveille l’adhésion du
coeur avec la proximité, l’amour et le témoignage.
43. Dans son constant discernement, l’Église peut aussi arriver à reconnaître des
usages propres qui ne sont pas directement liés au coeur de l’Évangile.
Aujourd’hui, certains usages, très enracinés dans le cours de l’histoire, ne sont
plus désormais interprétés de la même façon et leur message n’est pas
habituellement perçu convenablement. Ils peuvent être beaux, cependant
maintenant ils ne rendent pas le même service pour la transmission de
l’Évangile. N’ayons pas peur de les revoir. De la même façon, il y a des normes
ou des préceptes ecclésiaux qui peuvent avoir été très efficaces à d’autres
époques, mais qui n’ont plus la même force éducative comme canaux de vie.
46 JEAN-PAUL II, Lett. enc. Ut unum sint (25 mai 1995) n. 19: AAS 87 (1995), 933.
27
Saint Thomas d’Aquin soulignait que les préceptes donnés par le Christ et par
les Apôtres au Peuple de Dieu « sont très peu nombreux ».47 Citant saint
Augustin, il notait qu’on doit exiger avec modération les préceptes ajoutés par
l’Église postérieurement « pour ne pas alourdir la vie aux fidèles » et
transformer notre religion en un esclavage, quand « la miséricorde de Dieu a
voulu qu’elle fût libre ».48 Cet avertissement, fait il y a plusieurs siècles, a une
terrible actualité. Il devrait être un des critères à considérer au moment de penser
une réforme de l’Église et de sa prédication qui permette réellement de parvenir
à tous.
44. D’autre part, tant les pasteurs que tous les fidèles qui accompagnent leurs
frères dans la foi ou sur un chemin d’ouverture à Dieu, ne peuvent pas oublier ce
qu’enseigne le Catéchisme de l’Église Catholique avec beaucoup de clarté :
« L’imputabilité et la responsabilité d’une action peuvent être diminuées voire
supprimées par l’ignorance, l’inadvertance, la violence, la crainte, les habitudes,
les affections immodérées et d’autres facteurs psychiques ou sociaux ».49
Par conséquent, sans diminuer la valeur de l’idéal évangélique, il faut
accompagner avec miséricorde et patience les étapes possibles de croissance des
personnes qui se construisent jour après jour.50 Aux prêtres je rappelle que le
confessionnal ne doit pas être une salle de torture mais le lieu de la miséricorde
du Seigneur qui nous stimule à faire le bien qui est possible. Un petit pas, au
milieu de grandes limites humaines, peut être plus apprécié de Dieu que la vie
extérieurement correcte de celui qui passe ses jours sans avoir à affronter
d’importantes difficultés. La consolation et l’aiguillon de l’amour salvifique de
Dieu, qui oeuvre mystérieusement en toute personne, au-delà de ses défauts et de
ses chutes, doivent rejoindre chacun.
47 S. Th. I-II, q. 107, a. 4.
48 Ibid.
49 N. 1735.
50 Cf. JEAN-PAUL II, Exhort. Apost. Postsynodale Familiaris consortio (22 novembre 1981), n. 34c : AAS 74
(1982), 123-125.
28
45. Nous voyons ainsi que l’engagement évangélisateur se situe dans les limites
du langage et des circonstances. Il cherche toujours à mieux communiquer la
vérité de l’Évangile dans un contexte déterminé, sans renoncer à la vérité, au
bien et à la lumière qu’il peut apporter quand la perfection n’est pas possible. Un
coeur missionnaire est conscient de ces limites et se fait « faible avec les faibles
[…] tout à tous » (1Co 9, 22). Jamais il ne se ferme, jamais il ne se replie sur ses
propres sécurités, jamais il n’opte pour la rigidité auto-défensive. Il sait que luimême
doit croître dans la compréhension de l’Évangile et dans le discernement
des sentiers de l’Esprit, et alors, il ne renonce pas au bien possible, même s’il
court le risque de se salir avec la boue de la route.
5. Une mère au coeur ouvert
46. L’Église “en sortie” est une Église aux portes ouvertes. Sortir vers les autres
pour aller aux périphéries humaines ne veut pas dire courir vers le monde sans
direction et dans n’importe quel sens. Souvent il vaut mieux ralentir le pas,
mettre de côté l’appréhension pour regarder dans les yeux et écouter, ou
renoncer aux urgences pour accompagner celui qui est resté sur le bord de la
route. Parfois c’est être comme le père du fils prodigue, qui laisse les portes
ouvertes pour qu’il puisse entrer sans difficultés quand il reviendra.
47. L’Église est appelée à être toujours la maison ouverte du Père. Un des signes
concrets de cette ouverture est d’avoir partout des églises avec les portes
ouvertes. De sorte que, si quelqu’un veut suivre une motion de l’Esprit et
s’approcher pour chercher Dieu, il ne rencontre pas la froideur d’une porte close.
Mais il y a d’autres portes qui ne doivent pas non plus se fermer. Tous peuvent
participer de quelque manière à la vie ecclésiale, tous peuvent faire partie de la
communauté, et même les portes des sacrements ne devraient pas se fermer pour
29
n’importe quelle raison. Ceci vaut surtout pour ce sacrement qui est “ la porte”,
le Baptême. L’Eucharistie, même si elle constitue la plénitude de la vie
sacramentelle, n’est pas un prix destiné aux parfaits, mais un généreux remède et
un aliment pour les faibles.51 Ces convictions ont aussi des conséquences
pastorales que nous sommes appelés à considérer avec prudence et audace. Nous
nous comportons fréquemment comme des contrôleurs de la grâce et non
comme des facilitateurs. Mais l’Église n’est pas une douane, elle est la maison
paternelle où il y a de la place pour chacun avec sa vie difficile.
48. Si l’Église entière assume ce dynamisme missionnaire, elle doit parvenir à
tous, sans exception. Mais qui devrait-elle privilégier ? Quand quelqu’un lit
l’Évangile, il trouve une orientation très claire : pas tant les amis et voisins
riches, mais surtout les pauvres et les infirmes, ceux qui sont souvent méprisés
et oubliés, « ceux qui n’ont pas de quoi te le rendre » (Lc 14, 14). Aucun doute
ni aucune explication, qui affaiblissent ce message si clair, ne doivent subsister.
Aujourd’hui et toujours, « les pauvres sont les destinataires privilégiés de
l’Évangile »,52 et l’évangélisation, adressée gratuitement à eux, est le signe du
Royaume que Jésus est venu apporter. Il faut affirmer sans détour qu’il existe un
lien inséparable entre notre foi et les pauvres. Ne les laissons jamais seuls.
49. Sortons, sortons pour offrir à tous la vie de Jésus-Christ. Je répète ici pour
toute l’Église ce que j’ai dit de nombreuses fois aux prêtres et laïcs de Buenos
Aires : je préfère une Église accidentée, blessée et sale pour être sortie par les
51 Cf. SAINT AMBROISE, De sacramentis, IV, 6, 28 : PL 16, 464 ; SC 25, 87 : « Je dois toujours le recevoir pour
que toujours il remette mes péchés. Moi qui pèche toujours, je dois avoir toujours un remède » ; IV, 5, 24 : PL
16, 463 ; SC 25, 116 : « Celui qui a mangé la manne est mort ; celui qui aura mangé ce corps obtiendra la
rémission de ses péchés ». SAINT CYRILLE D’ALEXANDRIE, In Joh. Evang. IV, 2 : PG 73, 584-585 : « Je me suis
examiné et je me suis reconnu indigne. A ceux qui parlent ainsi je dis : et quand serez-vous dignes ? Quand vous
présenterez-vous alors devant le Christ ? Et si vos péchés vous empêchent de vous approcher et si vous ne cessez
jamais de tomber – qui connaît ses délits ?, dit le psaume –demeurerez-vous sans prendre part à la sanctification
qui vivifie pour l’éternité ? ».
52 BENOIT XVI, Discours à l’occasion de la rencontre avec l’épiscopat brésilien dans la cathédrale de Sao Paulo,
Brésil (11 mai 2007), 3 : AAS 99 (2007), 428.
30
chemins, plutôt qu’une Église malade de la fermeture et du confort de
s’accrocher à ses propres sécurités. Je ne veux pas une Église préoccupée d’être
le centre et qui finit renfermée dans un enchevêtrement de fixations et de
procédures. Si quelque chose doit saintement nous préoccuper et inquiéter notre
conscience, c’est que tant de nos frères vivent sans la force, la lumière et la
consolation de l’amitié de Jésus-Christ, sans une communauté de foi qui les
accueille, sans un horizon de sens et de vie. Plus que la peur de se tromper
j’espère que nous anime la peur de nous renfermer dans les structures qui nous
donnent une fausse protection, dans les normes qui nous transforment en juges
implacables, dans les habitudes où nous nous sentons tranquilles, alors que,
dehors, il y a une multitude affamée, et Jésus qui nous répète sans arrêt :
« Donnez-leur vous-mêmes à manger » (Mc 6, 37).
CHAPITRE 2
DANS LA CRISE DE L’ENGAGEMENT COMMUNAUTAIRE
50. Avant de parler de certaines questions fondamentales relatives à l’action
évangélisatrice, il convient de rappeler brièvement quel est le contexte dans
lequel nous devons vivre et agir. Aujourd’hui, on a l’habitude de parler d’un
“excès de diagnostic” qui n’est pas toujours accompagné de propositions qui
apportent des solutions et qui soient réellement applicables. D’autre part, un
regard purement sociologique, qui ait la prétention d’embrasser toute la réalité
avec sa méthodologie d’une façon seulement hypothétiquement neutre et
aseptisée ne nous servirait pas non plus. Ce que j’entends offrir va plutôt dans la
ligne d’un discernement évangélique. C’est le regard du disciple missionnaire
qui « est éclairé et affermi par l’Esprit Saint ».53
53 JEAN-PAUL II, Exhort. Apost. Postsynodale Pastores dabo vobis (25 mars 1992), n. 10 : AAS 84 (1992), 673.
31
51. Ce n’est pas la tâche du Pape de présenter une analyse détaillée et complète
de la réalité contemporaine, mais j’exhorte toutes les communautés à avoir
« l’attention constamment éveillée aux signes des temps ».54 Il s’agit d’une
responsabilité grave, puisque certaines réalités du temps présent, si elles ne
trouvent pas de bonnes solutions, peuvent déclencher des processus de
déshumanisation sur lesquels il est ensuite difficile de revenir. Il est opportun de
clarifier ce qui peut être un fruit du Royaume et aussi ce qui nuit au projet de
Dieu. Cela implique non seulement de reconnaître et d’interpréter les motions de
l’esprit bon et de l’esprit mauvais, mais – et là se situe la chose décisive – de
choisir celles de l’esprit bon et de repousser celles de l’esprit mauvais. Je donne
pour supposées les différentes analyses qu’ont offertes les autres documents du
Magistère universel, ainsi que celles proposées par les Épiscopats régionaux et
nationaux. Dans cette Exhortation, j’entends seulement m’arrêter brièvement,
avec un regard pastoral, sur certains aspects de la réalité qui peuvent arrêter ou
affaiblir les dynamiques du renouveau missionnaire de l’Église, soit parce
qu’elles concernent la vie et la dignité du peuple de Dieu, soit parce qu’elles ont
aussi une influence sur les sujets qui de façon plus directe font partie des
institutions ecclésiales et remplissent des tâches d’évangélisation.
1. Quelques défis du monde actuel
52. L’humanité vit en ce moment un tournant historique que nous pouvons voir
dans les progrès qui se produisent dans différents domaines. On doit louer les
succès qui contribuent au bien-être des personnes, par exemple dans le cadre de
la santé, de l’éducation et de la communication. Nous ne pouvons cependant pas
oublier que la plus grande partie des hommes et des femmes de notre temps
vivent une précarité quotidienne, aux conséquences funestes. Certaines
pathologies augmentent. La crainte et la désespérance s’emparent du coeur de
54 PAUL VI, Lett. enc. Ecclesiam suam (6 août 1964) n. 52: AAS 56 (1964), 632.
32
nombreuses personnes, jusque dans les pays dits riches. Fréquemment, la joie de
vivre s’éteint, le manque de respect et la violence augmentent, la disparité
sociale devient toujours plus évidente. Il faut lutter pour vivre et, souvent, pour
vivre avec peu de dignité. Ce changement d’époque a été causé par des bonds
énormes qui, en qualité, quantité, rapidité et accumulation, se vérifient dans le
progrès scientifique, dans les innovations technologiques et dans leurs rapides
applications aux divers domaines de la nature et de la vie. Nous sommes à l’ère
de la connaissance et de l’information, sources de nouvelles formes d’un
pouvoir très souvent anonyme.
Non à une économie de l’exclusion
53. De même que le commandement de “ne pas tuer” pose une limite claire pour
assurer la valeur de la vie humaine, aujourd’hui, nous devons dire “non à une
économie de l’exclusion et de la disparité sociale”. Une telle économie tue. Il
n’est pas possible que le fait qu’une personne âgée réduite à vivre dans la rue,
meure de froid ne soit pas une nouvelle, tandis que la baisse de deux points en
bourse en soit une. Voilà l’exclusion. On ne peut plus tolérer le fait que la
nourriture se jette, quand il y a des personnes qui souffrent de la faim. C’est la
disparité sociale. Aujourd’hui, tout entre dans le jeu de la compétitivité et de la
loi du plus fort, où le puissant mange le plus faible. Comme conséquence de
cette situation, de grandes masses de population se voient exclues et
marginalisées : sans travail, sans perspectives, sans voies de sortie. On considère
l’être humain en lui-même comme un bien de consommation, qu’on peut utiliser
et ensuite jeter. Nous avons mis en route la culture du “déchet” qui est même
promue. Il ne s’agit plus simplement du phénomène de l’exploitation et de
l’oppression, mais de quelque chose de nouveau : avec l’exclusion reste touchée,
dans sa racine même, l’appartenance à la société dans laquelle on vit, du
moment qu’en elle on ne se situe plus dans les bas-fonds, dans la périphérie, ou
33
sans pouvoir, mais on est dehors. Les exclus ne sont pas des ‘exploités’, mais
des déchets, ‘des restes’.
54. Dans ce contexte, certains défendent encore les théories de la “rechute
favorable”, qui supposent que chaque croissance économique, favorisée par le
libre marché, réussit à produire en soi une plus grande équité et inclusion sociale
dans le monde. Cette opinion, qui n’a jamais été confirmée par les faits, exprime
une confiance grossière et naïve dans la bonté de ceux qui détiennent le pouvoir
économique et dans les mécanismes sacralisés du système économique
dominant. En même temps, les exclus continuent à attendre. Pour pouvoir
soutenir un style de vie qui exclut les autres, ou pour pouvoir s’enthousiasmer
avec cet idéal égoïste, on a développé une mondialisation de l’indifférence.
Presque sans nous en apercevoir, nous devenons incapables d’éprouver de la
compassion devant le cri de douleur des autres, nous ne pleurons plus devant le
drame des autres, leur prêter attention ne nous intéresse pas, comme si tout nous
était une responsabilité étrangère qui n’est pas de notre ressort. La culture du
bien-être nous anesthésie et nous perdons notre calme si le marché offre quelque
chose que nous n’avons pas encore acheté, tandis que toutes ces vies brisées par
manque de possibilités nous semblent un simple spectacle qui ne nous trouble en
aucune façon.
Non à la nouvelle idolâtrie de l’argent
55. Une des causes de cette situation se trouve dans la relation que nous avons
établie avec l’argent, puisque nous acceptons paisiblement sa prédominance sur
nous et sur nos sociétés. La crise financière que nous traversons nous fait oublier
qu’elle a à son origine une crise anthropologique profonde : la négation du
primat de l’être humain ! Nous avons créé de nouvelles idoles. L’adoration de
l’antique veau d’or (cf. Ex 32, 1-35) a trouvé une nouvelle et impitoyable
34
version dans le fétichisme de l’argent et dans la dictature de l’économie sans
visage et sans un but véritablement humain. La crise mondiale qui investit la
finance et l’économie manifeste ses propres déséquilibres et, par-dessus tout,
l’absence grave d’une orientation anthropologique qui réduit l’être humain à un
seul de ses besoins : la consommation.
56. Alors que les gains d’un petit nombre s’accroissent exponentiellement, ceux
de la majorité se situent d’une façon toujours plus éloignée du bien-être de cette
heureuse minorité. Ce déséquilibre procède d’idéologies qui défendent
l’autonomie absolue des marchés et la spéculation financière. Par conséquent, ils
nient le droit de contrôle des États chargés de veiller à la préservation du bien
commun. Une nouvelle tyrannie invisible s’instaure, parfois virtuelle, qui
impose ses lois et ses règles, de façon unilatérale et implacable. De plus, la dette
et ses intérêts éloignent les pays des possibilités praticables par leur économie et
les citoyens de leur pouvoir d’achat réel. S’ajoutent à tout cela une corruption
ramifiée et une évasion fiscale égoïste qui ont atteint des dimensions mondiales.
L’appétit du pouvoir et de l’avoir ne connaît pas de limites. Dans ce système,
qui tend à tout phagocyter dans le but d’accroître les bénéfices, tout ce qui est
fragile, comme l’environnement, reste sans défense par rapport aux intérêts du
marché divinisé, transformés en règle absolue.
Non à l’argent qui gouverne au lieu de servir
57. Derrière ce comportement se cachent le refus de l’éthique et le refus de
Dieu. Habituellement, on regarde l’éthique avec un certain mépris narquois. On
la considère contreproductive, trop humaine, parce qu’elle relativise l’argent et
le pouvoir. On la perçoit comme une menace, puisqu’elle condamne la
manipulation et la dégradation de la personne. En définitive, l’éthique renvoie à
un Dieu qui attend une réponse exigeante, qui se situe hors des catégories du
35
marché. Pour celles-ci, si elles sont absolutisées, Dieu est incontrôlable, nonmanipulable,
voire dangereux, parce qu’il appelle l’être humain à sa pleine
réalisation et à l’indépendance de toute sorte d’esclavage. L’éthique – une
éthique non idéologisée – permet de créer un équilibre et un ordre social plus
humain. En ce sens, j’exhorte les experts financiers et les gouvernants des
différents pays à considérer les paroles d’un sage de l’antiquité : « Ne pas faire
participer les pauvres à ses propres biens, c’est les voler et leur enlever la vie.
Ce ne sont pas nos biens que nous détenons, mais les leurs ».55
58. Une réforme financière qui n’ignore pas l’éthique demanderait un
changement vigoureux d’attitude de la part des dirigeants politiques, que
j’exhorte à affronter ce défi avec détermination et avec clairvoyance, sans
ignorer, naturellement, la spécificité de chaque contexte. L’argent doit servir et
non pas gouverner ! Le Pape aime tout le monde, riches et pauvres, mais il a le
devoir, au nom du Christ, de rappeler que les riches doivent aider les pauvres,
les respecter et les promouvoir. Je vous exhorte à la solidarité désintéressée et à
un retour de l’économie et de la finance à une éthique en faveur de l’être
humain.
Non à la disparité sociale qui engendre la violence
59. De nos jours, de toutes parts on demande une plus grande sécurité. Mais, tant
que ne s’éliminent pas l’exclusion sociale et la disparité sociale, dans la société
et entre les divers peuples, il sera impossible d’éradiquer la violence. On accuse
les pauvres et les populations les plus pauvres de la violence, mais, sans égalité
de chances, les différentes formes d’agression et de guerre trouveront un terrain
fertile qui tôt ou tard provoquera l’explosion. Quand la société – locale,
nationale ou mondiale – abandonne dans la périphérie une partie d’elle-même, il
55 SAINT JEAN CHRYSOSTOME, De Lazaro Concio, II, 6 : PG 48, 992 D.
36
n’y a ni programmes politiques, ni forces de l’ordre ou d’intelligence qui
puissent assurer sans fin la tranquillité. Cela n’arrive pas seulement parce que la
disparité sociale provoque la réaction violente de ceux qui sont exclus du
système, mais parce que le système social et économique est injuste à sa racine.
De même que le bien tend à se communiquer, de même le mal auquel on
consent, c’est-à-dire l’injustice, tend à répandre sa force nuisible et à démolir
silencieusement les bases de tout système politique et social, quelle que soit sa
solidité. Si toute action a des conséquences, un mal niché dans les structures
d’une société comporte toujours un potentiel de dissolution et de mort. C’est le
mal cristallisé dans les structures sociales injustes, dont on ne peut pas attendre
un avenir meilleur. Nous sommes loin de ce qu’on appelle la “fin de l’histoire”,
puisque les conditions d’un développement durable et pacifique ne sont pas
encore adéquatement implantées et réalisées.
60. Les mécanismes de l’économie actuelle promeuvent une exagération de la
consommation, mais il résulte que l’esprit de consommation effréné, uni à la
disparité sociale, dégrade doublement le tissu social. De cette manière, la
disparité sociale engendre tôt ou tard une violence que la course aux armements
ne résout ni résoudra jamais. Elle sert seulement à chercher à tromper ceux qui
réclament une plus grande sécurité, comme si aujourd’hui nous ne savions pas
que les armes et la répression violente, au lieu d’apporter des solutions, créent
des conflits nouveaux et pires. Certains se satisfont simplement en accusant les
pauvres et les pays pauvres de leurs maux, avec des généralisations indues, et
prétendent trouver la solution dans une “éducation” qui les rassure et les
transforme en êtres apprivoisés et inoffensifs. Cela devient encore plus irritant si
ceux qui sont exclus voient croître ce cancer social qui est la corruption
profondément enracinée dans de nombreux pays – dans les gouvernements, dans
l’entreprise et dans les institutions – quelle que soit l’idéologie politique des
gouvernants.
37
Quelques défis culturels
61. Nous évangélisons aussi quand nous cherchons à affronter les différents
défis qui peuvent se présenter.56 Parfois, ils se manifestent dans des attaques
authentiques contre la liberté religieuse ou dans de nouvelles situations de
persécutions des chrétiens qui, dans certains pays, ont atteint des niveaux
alarmants de haine et de violence. Dans de nombreux endroits, il s’agit plutôt
d’une indifférence relativiste diffuse, liée à la déception et à la crise des
idéologies se présentant comme une réaction contre tout ce qui apparaît
totalitaire. Cela ne porte pas préjudice seulement à l’Église, mais aussi à la vie
sociale en général. Nous reconnaissons qu’une culture, où chacun veut être
porteur de sa propre vérité subjective, rend difficile aux citoyens d’avoir l’envie
de participer à un projet commun qui aille au-delà des intérêts et des désirs
personnels.
62. Dans la culture dominante, la première place est occupée par ce qui est
extérieur, immédiat, visible, rapide, superficiel, provisoire. Le réel laisse la place
à l’apparence. En de nombreux pays, la mondialisation a provoqué une
détérioration accélérée des racines culturelles, avec l’invasion de tendances
appartenant à d’autres cultures, économiquement développées mais éthiquement
affaiblies. C’est ainsi que se sont exprimés les Synodes des Évêques de
différents continents. Les évêques africains, par exemple, reprenant l’Encyclique
Sollicitudo rei socialis, il y a quelques années, ont signalé que, souvent, on veut
transformer les pays d’Afrique en simples « pièces d’un mécanisme, en parties
d’un engrenage gigantesque. Cela se vérifie souvent aussi dans le domaine des
moyens de communication sociale qui, étant la plupart du temps gérés par des
centres situés dans la partie Nord du monde, ne tiennent pas toujours un juste
56 Cf. Proposition 13.
38
compte des priorités et des problèmes propres de ces pays et ne respectent pas
leur physionomie culturelle ».57 De la même manière, les évêques d’Asie ont
souligné « les influences extérieures qui pèsent sur les cultures asiatiques. De
nouveaux modes de comportement apparaissent par suite d’une exposition
excessive aux médias […] Il en résulte que les aspects négatifs des médias et des
industries du spectacle menacent les valeurs traditionnelles ».58
63. La foi catholique de nombreux peuples se trouve aujourd’hui devant le défi
de la prolifération de nouveaux mouvements religieux, quelques-uns tendant au
fondamentalisme et d’autres qui semblent proposer une spiritualité sans Dieu.
Ceci, d’une part est le résultat d’une réaction humaine devant la société de
consommation, matérialiste, individualiste, et, d’autre part, est le fait de profiter
des carences de la population qui vit dans les périphéries et les zones appauvries,
qui survit au milieu de grandes souffrances humaines, et qui cherche des
solutions immédiates à ses propres besoins. Ces mouvements religieux, qui se
caractérisent par leur subtile pénétration, viennent remplir, dans l’individualisme
dominant, un vide laissé par le rationalisme qui sécularise. De plus, il faut
reconnaître que, si une partie des personnes baptisées ne fait pas l’expérience de
sa propre appartenance à l’Église, cela est peut-être dû aussi à certaines
structures et à un climat peu accueillant dans quelques-unes de nos paroisses et
communautés, ou à une attitude bureaucratique pour répondre aux problèmes,
simples ou complexes, de la vie de nos peuples. En beaucoup d’endroits il y a
une prédominance de l’aspect administratif sur l’aspect pastoral, comme aussi
une sacramentalisation sans autres formes d’évangélisation.
64. Le processus de sécularisation tend à réduire la foi et l’Église au domaine
privé et intime. De plus, avec la négation de toute transcendance, il a produit une
57 JEAN-PAUL II, Exhort. Apost. Postsynodale Ecclesia in Africa (14 septembre 1995), n. 52 : AAS 88 (1996),
32-33 ; ID., Lett. enc. Sollicitudo rei socialis (30 décembre 1987), n. 22 : AAS 80 (1988), 539.
58 JEAN-PAUL II, Exhort. Apost. Postsynodale Ecclesia in Asia (6 novembre 1999), n.7 : AAS 92 (2000), 458.
39
déformation éthique croissante, un affaiblissement du sens du péché personnel et
social, et une augmentation progressive du relativisme, qui donnent lieu à une
désorientation généralisée, spécialement dans la phase de l’adolescence et de la
jeunesse, très vulnérable aux changements. Comme l’observent bien les Évêques
des États-Unis d’Amérique, alors que l’Église insiste sur l’existence de normes
morales objectives, valables pour tous, « il y en a qui présentent cet
enseignement comme injuste, voire opposé aux droits humains de base. Ces
argumentations proviennent en général d’une forme de relativisme moral, qui
s’unit, non sans raison, à une confiance dans les droits absolus des individus.
Dans cette optique, on perçoit l’Église comme si elle portait un préjudice
particulier, et comme si elle interférait avec la liberté individuelle ».59 Nous
vivons dans une société de l’information qui nous sature sans discernement de
données, toutes au même niveau, et qui finit par nous conduire à une terrible
superficialité au moment d’aborder les questions morales. En conséquence, une
éducation qui enseigne à penser de manière critique et qui offre un parcours de
maturation dans les valeurs, est devenue nécessaire.
65. Malgré tout le courant séculariste qui envahit la société, en de nombreux
pays, – même là où le christianisme est minoritaire – l’Église Catholique est une
institution crédible devant l’opinion publique, fiable en tout ce qui concerne le
domaine de la solidarité et de la préoccupation pour les plus nécessiteux. En
bien des occasions, elle a servi de médiatrice pour favoriser la solution de
problèmes qui concernent la paix, la concorde, l’environnement, la défense de la
vie, les droits humains et civils, etc. Et combien est grande la contribution des
écoles et des universités catholiques dans le monde entier ! Qu’il en soit ainsi est
très positif. Mais quand nous mettons sur le tapis d’autres questions qui suscitent
un moindre accueil public, il nous coûte de montrer que nous le faisons par
59 CONFERENCE DES EVEQUES CATHOLIQUES DES ETATS-UNIS, Ministry to Persons with a Homosexual
Inclination : Guidelines for Pastoral Care ( 14 novembre 2006), 17.
40
fidélité aux mêmes convictions sur la dignité de la personne humaine et sur le
bien commun.
66. La famille traverse une crise culturelle profonde, comme toutes les
communautés et les liens sociaux. Dans le cas de la famille, la fragilité des liens
devient particulièrement grave parce qu’il s’agit de la cellule fondamentale de la
société, du lieu où l’on apprend à vivre ensemble dans la différence et à
appartenir aux autres et où les parents transmettent la foi aux enfants. Le
mariage tend à être vu comme une simple forme de gratification affective qui
peut se constituer de n’importe quelle façon et se modifier selon la sensibilité de
chacun. Mais la contribution indispensable du mariage à la société dépasse le
niveau de l’émotivité et des nécessités contingentes du couple. Comme
l’enseignent les Évêques français, elle ne naît pas « du sentiment amoureux, par
définition éphémère, mais de la profondeur de l’engagement pris par les époux
qui acceptent d’entrer dans une union de vie totale ».60
67. L’individualisme post-moderne et mondialisé favorise un style de vie qui
affaiblit le développement et la stabilité des liens entre les personnes, et qui
dénature les liens familiaux. L’action pastorale doit montrer encore mieux que la
relation avec notre Père exige et encourage une communion qui guérit, promeut
et renforce les liens interpersonnels. Tandis que dans le monde, spécialement
dans certains pays, réapparaissent diverses formes de guerre et de conflits, nous,
les chrétiens, nous insistons sur la proposition de reconnaître l’autre, de soigner
les blessures, de construire des ponts, de resserrer les relations et de nous aider
« à porter les fardeaux les uns des autres » (Ga 6,2). D’autre part, aujourd’hui,
naissent de nombreuses formes d’associations pour défendre des droits et pour
atteindre de nobles objectifs. De cette façon, se manifeste une soif de
60 CONFERENCE DES EVEQUES DE FRANCE, Note du Conseil Famille et Société « Elargir le mariage aux
personnes de même sexe ? Ouvrons le débat ! » ( 28 septembre 2012).
41
participation de nombreux citoyens qui veulent être artisans du progrès social et
culturel.
Défis de l’inculturation de la foi
68. Le substrat chrétien de certains peuples – surtout occidentaux – est une
réalité vivante. Nous trouvons là, surtout chez les personnes qui sont dans le
besoin, une réserve morale qui garde les valeurs d’un authentique humanisme
chrétien. Un regard de foi sur la réalité ne peut oublier de reconnaître ce que
sème l’Esprit Saint. Cela signifierait ne pas avoir confiance dans son action libre
et généreuse, penser qu’il n’y a pas d’authentiques valeurs chrétiennes là où une
grande partie de la population a reçu le Baptême et exprime sa foi et sa solidarité
fraternelle de multiples manières. Il faut reconnaître là beaucoup plus que des
« semences du Verbe », étant donné qu’il s’agit d’une foi catholique authentique
avec des modalités propres d’expressions et d’appartenance à l’Église. Il n’est
pas bien d’ignorer l’importance décisive que revêt une culture marquée par la
foi, parce que cette culture évangélisée, au-delà de ses limites, a beaucoup plus
de ressources qu’une simple somme de croyants placés devant les attaques du
sécularisme actuel. Une culture populaire évangélisée contient des valeurs de foi
et de solidarité qui peuvent provoquer le développement d’une société plus juste
et croyante, et possède une sagesse propre qu’il faut savoir reconnaître avec un
regard plein de reconnaissance.
69. Le besoin d’évangéliser les cultures pour inculturer l’Évangile est impérieux.
Dans les pays de tradition catholique, il s’agira d’accompagner, de prendre soin
et de renforcer la richesse qui existe déjà, et dans les pays d’autres traditions
religieuses ou profondément sécularisés, il s’agira de favoriser de nouveaux
42
processus d’évangélisation de la culture, bien qu’ils supposent des projets à très
long terme. Nous ne pouvons pas ignorer, toutefois, qu’il y a toujours un appel à
la croissance. Chaque culture et chaque groupe social a besoin de purification et
de maturation. Dans le cas de culture populaire de populations catholiques, nous
pouvons reconnaître certaines faiblesses qui doivent encore être guéries par
l’Évangile : le machisme, l’alcoolisme, la violence domestique, une faible
participation à l’Eucharistie, les croyances fatalistes ou superstitieuses qui font
recourir à la sorcellerie, etc. Mais c’est vraiment la piété populaire qui est le
meilleur point de départ pour les guérir et les libérer.
70. Il est aussi vrai que parfois, plus que sur l’impulsion de la piété chrétienne,
l’accent est mis sur les formes extérieures de traditions de certains groupes, ou
d’hypothétiques révélations privées considérées comme indiscutables. Il existe
un certain christianisme fait de dévotions, précisément d’une manière
individuelle et sentimentale de vivre la foi, qui ne correspond pas en réalité à
une authentique “piété populaire”. Certains encouragent ces expressions sans se
préoccuper de la promotion sociale et de la formation des fidèles, et en certains
cas, ils le font pour obtenir des bénéfices économiques ou quelque pouvoir sur
les autres. Nous ne pouvons pas non plus ignorer que, au cours des dernières
décennies, une rupture s’est produite dans la transmission de la foi chrétienne
entre les générations dans le peuple catholique. Il est incontestable que beaucoup
se sentent déçus et cessent de s’identifier avec la tradition catholique, que le
nombre des parents qui ne baptisent pas leurs enfants et ne leur apprennent pas à
prier augmente, et qu’il y a un certain exode vers d’autres communautés de foi.
Certaines causes de cette rupture sont : le manque d’espaces de dialogue en
famille, l’influence des moyens de communication, le subjectivisme relativiste,
l’esprit de consommation effréné que stimule le marché, le manque
d’accompagnement pastoral des plus pauvres, l’absence d’un accueil cordial
43
dans nos institutions et notre difficulté à recréer l’adhésion mystique de la foi
dans un scenario religieux pluriel.
Défis des cultures urbaines
71. La nouvelle Jérusalem, la Cité sainte (Ap 21, 2-4) est le but vers lequel
l’humanité tout entière est en marche. Il est intéressant que la révélation nous
dise que la plénitude de l’humanité et de l’histoire se réalise dans une ville.
Nous avons besoin de reconnaître la ville à partir d’un regard contemplatif,
c’est-à-dire un regard de foi qui découvre ce Dieu qui habite dans ses maisons,
dans ses rues, sur ses places. La présence de Dieu accompagne la recherche
sincère que des personnes et des groupes accomplissent pour trouver appui et
sens à leur vie. Dieu vit parmi les citadins qui promeuvent la solidarité, la
fraternité, le désir du bien, de vérité, de justice. Cette présence ne doit pas être
fabriquée, mais découverte, dévoilée. Dieu ne se cache pas à ceux qui le
cherchent d’un coeur sincère, bien qu’ils le fassent à tâtons, de manière
imprécise et diffuse.
72. Dans la ville, l’aspect religieux trouve une médiation à travers différents
styles de vie, des coutumes associées à un sens du temps, du territoire et des
relations qui diffère du style des populations rurales. Dans la vie quotidienne, les
citadins luttent très souvent pour survivre et, dans cette lutte, se cache un sens
profond de l’existence qui implique habituellement aussi un profond sens
religieux. Nous devons le considérer pour obtenir un dialogue comme celui que
le Seigneur réalisa avec la Samaritaine, près du puits, où elle cherchait à
étancher sa soif (cf. Jn 4, 7-26).
44
73. De nouvelles cultures continuent à naître dans ces énormes géographies
humaines où le chrétien n’a plus l’habitude d’être promoteur ou générateur de
sens, mais reçoit d’elles d’autres langages, symboles, messages et paradigmes
qui offrent de nouvelles orientations de vie, souvent en opposition avec
l’Évangile de Jésus. Une culture inédite palpite et se projette dans la ville. Le
Synode a constaté qu’aujourd’hui, les transformations de ces grandes aires et la
culture qu’elles expriment sont un lieu privilégié de la nouvelle évangélisation.61
Cela demande d’imaginer des espaces de prière et de communion avec des
caractéristiques innovantes, plus attirantes et significatives pour les populations
urbaines. Les milieux ruraux, à cause de l’influence des moyens de
communications de masse, ne sont pas étrangers à ces transformations
culturelles qui opèrent aussi des mutations significatives dans leurs manières de
vivre.
74. Une évangélisation qui éclaire les nouvelles manières de se mettre en
relation avec Dieu, avec les autres et avec l’environnement, et qui suscite les
valeurs fondamentales devient nécessaire. Il est indispensable d’arriver là où se
forment les nouveaux récits et paradigmes, d’atteindre avec la Parole de Jésus
les éléments centraux les plus profonds de l’âme de la ville. Il ne faut pas oublier
que la ville est un milieu multiculturel. Dans les grandes villes, on peut observer
un tissu conjonctif où des groupes de personnes partagent les mêmes modalités
d’imaginer la vie et des imaginaires semblables, et se constituent en nouveaux
secteurs humains, en territoires culturels, en villes invisibles. Des formes
culturelles variées cohabitent de fait, mais exercent souvent des pratiques de
ségrégation et de violence. L’Église est appelée à se mettre au service d’un
dialogue difficile. D’autre part, il y a des citadins qui obtiennent des moyens
adéquats pour le développement de leur vie personnelle et familiale, mais il y a
61 Cf. Proposition 25.
45
un très grand nombre de “non citadins”, des “citadins à moitié” ou des “restes
urbains”. La ville produit une sorte d’ambivalence permanente, parce que, tandis
qu’elle offre à ses citadins d’infinies possibilités, de nombreuses difficultés
apparaissent pour le plein développement de la vie de beaucoup. Ces
contradictions provoquent des souffrances déchirantes. Dans de nombreuses
parties du monde, les villes sont des scènes de protestation de masse où des
milliers d’habitants réclament liberté, participation, justice et différentes
revendications qui, si elles ne sont pas convenablement interprétées, ne peuvent
être réduites au silence par la force.
75. Nous ne pouvons ignorer que dans les villes le trafic de drogue et de
personnes, l’abus et l’exploitation de mineurs, l’abandon des personnes âgées et
malades, diverses formes de corruption et de criminalité augmentent facilement.
En même temps, ce qui pourrait être un précieux espace de rencontre et de
solidarité, se transforme souvent en lieu de fuite et de méfiance réciproque. Les
maisons et les quartiers se construisent davantage pour isoler et protéger que
pour relier et intégrer. La proclamation de l’Évangile sera une base pour rétablir
la dignité de la vie humaine dans ces contextes, parce que Jésus veut répandre
dans les villes la vie en abondance (cf. Jn 10, 10). Le sens unitaire et complet de
la vie humaine que l’Évangile propose est le meilleur remède aux maux de la
ville, bien que nous devions considérer qu’un programme et un style uniforme et
rigide d’évangélisation ne sont pas adaptés à cette réalité. Mais vivre jusqu’au
bout ce qui est humain et s’introduire au coeur des défis comme ferment de
témoignage, dans n’importe quelle culture, dans n’importe quelle ville,
perfectionne le chrétien et féconde la ville.
2. Tentations des agents pastoraux
46
76. J’éprouve une immense gratitude pour l’engagement de toutes les personnes
qui travaillent dans l’Église. Je ne veux pas m’arrêter maintenant à exposer les
activités des différents agents pastoraux, des évêques jusqu’au plus humble et
caché des services ecclésiaux. Je préfèrerais plutôt réfléchir sur les défis que,
tous, ils doivent affronter actuellement dans le contexte de la culture
mondialisée. Cependant, je dois dire en premier lieu et en toute justice, que
l’apport de l’Église dans le monde actuel est immense. Notre douleur et notre
honte pour les péchés de certains des membres de l’Église, et aussi pour les
nôtres, ne doivent pas faire oublier tous les chrétiens qui donnent leur vie par
amour : ils aident beaucoup de personnes à se soigner ou à mourir en paix dans
des hôpitaux précaires, accompagnent les personnes devenues esclaves de
différentes dépendances dans les lieux les plus pauvres de la terre, se dépensent
dans l’éducation des enfants et des jeunes, prennent soin des personnes âgées
abandonnées de tous, cherchent à communiquer des valeurs dans des milieux
hostiles, se dévouent autrement de différentes manières qui montrent l’amour
immense pour l’humanité que le Dieu fait homme nous inspire. Je rends grâce
pour le bel exemple que me donnent beaucoup de chrétiens qui offrent leur vie
et leur temps avec joie. Ce témoignage me fait beaucoup de bien et me soutient
dans mon aspiration personnelle à dépasser l’égoïsme pour me donner
davantage.
77. Malgré cela, comme enfants de cette époque, nous sommes tous de quelque
façon sous l’influence de la culture actuelle mondialisée qui, même en nous
présentant des valeurs et de nouvelles possibilités, peut aussi nous limiter, nous
conditionner et jusqu’à nous rendre malades. Je reconnais que nous avons besoin
de créer des espaces adaptés pour motiver et régénérer les agents pastoraux,
« des lieux où ressourcer sa foi en Jésus crucifié et ressuscité, où partager ses
questions les plus profondes et les préoccupations quotidiennes, où faire en
47
profondeur et avec des critères évangéliques le discernement sur sa propre
existence et expérience, afin d’orienter vers le bien et le beau ses choix
individuels et sociaux ».62 En même temps, je désire attirer l’attention sur
certaines tentations qui aujourd’hui atteignent spécialement les agents pastoraux.
Oui au défi d’une spiritualité missionnaire
78. Aujourd’hui, on peut rencontrer chez beaucoup d’agents pastoraux, y
compris des personnes consacrées, une préoccupation exagérée pour les espaces
personnels d’autonomie et de détente, qui les conduit à vivre leurs tâches
comme un simple appendice de la vie, comme si elles ne faisaient pas partie de
leur identité. En même temps, la vie spirituelle se confond avec des moments
religieux qui offrent un certain soulagement, mais qui ne nourrissent pas la
rencontre avec les autres, l’engagement dans le monde, la passion pour
l’évangélisation. Ainsi, on peut trouver chez beaucoup d’agents de
l’évangélisation, bien qu’ils prient, une accentuation de l’individualisme, une
crise d’identité et une baisse de ferveur. Ce sont trois maux qui se nourrissent
l’un l’autre.
79. La culture médiatique et quelques milieux intellectuels transmettent parfois
une défiance marquée par rapport au message de l’Église, et un certain
désenchantement. Comme conséquence, beaucoup d’agents pastoraux, même
s’ils prient, développent une sorte de complexe d’infériorité, qui les conduit à
relativiser ou à occulter leur identité chrétienne et leurs convictions. Un cercle
vicieux se forme alors, puisqu’ainsi ils ne sont pas heureux de ce qu’ils sont et
de ce qu’ils font, ils ne se sentent pas identifiés à la mission évangélisatrice, et
62 ACTION CATHOLIQUE ITALIENNE, Messaggio della XIVAssemblea nazionale alla Chiesa ed al Paese (8 mai
2011).
48
cela affaiblit l’engagement. Ils finissent par étouffer la joie de la mission par une
espèce d’obsession pour être comme tous les autres et pour avoir ce que les
autres possèdent. De cette façon, la tâche de l’évangélisation devient forcée et ils
lui consacrent peu d’efforts et un temps très limité.
80. Au-delà d’un style spirituel ou de la ligne particulière de pensée qu’ils
peuvent avoir, un relativisme encore plus dangereux que le relativisme doctrinal
se développe chez les agents pastoraux. Il a à voir avec les choix plus profonds
et sincères qui déterminent une forme de vie. Ce relativisme pratique consiste à
agir comme si Dieu n’existait pas, à décider comme si les pauvres n’existaient
pas, à rêver comme si les autres n’existaient pas, à travailler comme si tous ceux
qui n’avaient pas reçu l’annonce n’existaient pas. Il faut souligner le fait que,
même celui qui apparemment dispose de solides convictions doctrinales et
spirituelles, tombe souvent dans un style de vie qui porte à s’attacher à des
sécurités économiques, ou à des espaces de pouvoir et de gloire humaine qu’il se
procure de n’importe quelle manière, au lieu de donner sa vie pour les autres
dans la mission. Ne nous laissons pas voler l’enthousiasme missionnaire !
Non à l’acédie égoïste
81. Quand nous avons davantage besoin d’un dynamisme missionnaire qui
apporte sel et lumière au monde, beaucoup de laïcs craignent que quelqu’un les
invite à réaliser une tâche apostolique, et cherchent à fuir tout engagement qui
pourrait leur ôter leur temps libre. Aujourd’hui, par exemple, il est devenu très
difficile de trouver des catéchistes formés pour les paroisses et qui persévèrent
dans leur tâche durant plusieurs années. Mais quelque chose de semblable arrive
avec les prêtres, qui se préoccupent avec obsession de leur temps personnel.
49
Fréquemment, cela est dû au fait que les personnes éprouvent le besoin
impérieux de préserver leurs espaces d’autonomie, comme si un engagement
d’évangélisation était un venin dangereux au lieu d’être une réponse joyeuse à
l’amour de Dieu qui nous convoque à la mission et nous rend complets et
féconds. Certaines personnes font de la résistance pour éprouver jusqu’au bout
le goût de la mission et restent enveloppées dans une acédie paralysante.
82. Le problème n’est pas toujours l’excès d’activité, mais ce sont surtout les
activités mal vécues, sans les motivations appropriées, sans une spiritualité qui
imprègne l’action et la rende désirable. De là découle que les devoirs fatiguent
démesurément et parfois nous tombons malades. Il ne s’agit pas d’une fatigue
sereine, mais tendue, pénible, insatisfaite, et en définitive non acceptée. Cette
acédie pastorale peut avoir différentes origines. Certains y tombent parce qu’ils
conduisent des projets irréalisables et ne vivent pas volontiers celui qu’ils
pourraient faire tranquillement. D’autres, parce qu’ils n’acceptent pas
l’évolution difficile des processus et veulent que tout tombe du ciel. D’autres,
parce qu’ils s’attachent à certains projets et à des rêves de succès cultivés par
leur vanité. D’autres pour avoir perdu le contact réel avec les gens, dans une
dépersonnalisation de la pastorale qui porte à donner une plus grande attention à
l’organisation qu’aux personnes, si bien que le “tableau de marche” les
enthousiasme plus que la marche elle-même. D’autres tombent dans l’acédie
parce qu’ils ne savent pas attendre, ils veulent dominer le rythme de la vie.
L’impatience d’aujourd’hui d’arriver à des résultats immédiats fait que les
agents pastoraux n’acceptent pas facilement le sens de certaines contradictions,
un échec apparent, une critique, une croix.
83. Ainsi prend forme la plus grande menace, « c’est le triste pragmatisme de la
vie quotidienne de l’Église, dans lequel apparemment tout arrive normalement,
50
alors qu’en réalité, la foi s’affaiblit et dégénère dans la mesquinerie ».63 La
psychologie de la tombe, qui transforme peu à peu les chrétiens en momies de
musée, se développe. Déçus par la réalité, par l’Église ou par eux-mêmes, ils
vivent la tentation constante de s’attacher à une tristesse douceâtre, sans
espérance, qui envahit leur coeur comme « le plus précieux des élixirs du
démon ».64 Appelés à éclairer et à communiquer la vie, ils se laissent finalement
séduire par des choses qui engendrent seulement obscurité et lassitude
intérieure, et qui affaiblissent le dynamisme apostolique. Pour tout cela je me
permets d’insister : ne nous laissons pas voler la joie de l’évangélisation !
Non au pessimisme stérile
84. La joie de l’Évangile est celle que rien et personne ne pourra jamais enlever
(cf. Jn 16, 22). Les maux de notre monde – et ceux de l’Église – ne devraient
pas être des excuses pour réduire notre engagement et notre ferveur. Prenons-les
comme des défis pour croître. En outre, le regard de foi est capable de
reconnaître la lumière que l’Esprit Saint répand toujours dans l’obscurité, sans
oublier que « là où le péché s’est multiplié, la grâce a surabondé » (Rm 5, 20).
Notre foi est appelée à voir que l’eau peut être transformée en vin, et à découvrir
le grain qui grandit au milieu de l’ivraie. À cinquante ans du Concile Vatican II,
même si nous éprouvons de la douleur pour les misères de notre époque et
même si nous sommes loin des optimismes naïfs, le plus grand réalisme ne doit
signifier ni une confiance moindre en l’Esprit ni une moindre générosité. En ce
sens, nous pouvons écoutons de nouveau les paroles du bienheureux Jean XXIII,
en ce jour mémorable du 11 octobre 1962 : « Il arrive souvent que (…) nos
63 JOSEPH RATZINGER, Situation actuelle de la foi et de la théologie. Conférence prononcée durant la rencontre
des Présidents des Commissions épiscopales d’Amérique latine pour la doctrine de la foi, célébrée à Guadalajara,
Mexique, 1996. Osservatore romano, 1 novembre 1996. Cf. Vème CONFERENCE GENERALE DE L’EPISCOPAT
LATINO-AMERICAIN ET DES CARAÏBES, Document d’Aparecida (29 juin 2007), n. 12.
64 GEORGES BERNANOS, Journal d’un curé de campagne, Paris, 1974, p. 135.
51
oreilles soient offensées en apprenant ce que disent certains qui, bien
qu’enflammés de zèle religieux, manquent de justesse de jugement et de
pondération dans leur façon de voir les choses. Dans la situation actuelle de la
société, ils ne voient que ruines et calamités (…) Il nous semble nécessaire de
dire notre complet désaccord avec ces prophètes de malheur, qui annoncent
toujours des catastrophes, comme si le monde était près de sa fin. Dans le cours
actuel des événements, alors que la société humaine semble à un tournant, il
vaut mieux reconnaître les desseins mystérieux de la Providence divine qui, à
travers la succession des temps et les travaux des hommes, la plupart du temps
contre toute attente, atteignent leur fin et disposent tout avec sagesse pour le
bien de l’Église, même les événements contraires ».65
85. Une des plus sérieuses tentations qui étouffent la ferveur et l’audace est le
sens de l’échec, qui nous transforment en pessimistes mécontents et déçus au
visage assombri. Personne ne peut engager une bataille si auparavant il n’espère
pas pleinement la victoire. Celui qui commence sans confiance a perdu d’avance
la moitié de la bataille et enfouit ses talents. Même si c’est avec une douloureuse
prise de conscience de ses propres limites, il faut avancer sans se tenir pour
battu, et se rappeler ce qu’a dit le Seigneur à saint Paul : « Ma grâce te suffit :
car la puissance se déploie dans la faiblesse » (2 Co 12, 9). Le triomphe chrétien
est toujours une croix, mais une croix qui en même temps est un étendard de
victoire, qu’on porte avec une tendresse combative contre les assauts du mal. Le
mauvais esprit de l’échec est frère de la tentation de séparer prématurément le
grain de l’ivraie, produit d’un manque de confiance anxieux et égocentrique.
86. Il est évident que s’est produite dans certaines régions une “désertification”
spirituelle, fruit du projet de sociétés qui veulent se construire sans Dieu ou qui
65 Discours d’ouverture du Concile oecuménique Vatican II (11 octobre 1962), 4, 2-4 : AAS 54 (1962), 789.
52
détruisent leurs racines chrétiennes. Là « le monde chrétien devient stérile, et
s’épuise comme une terre surexploitée, qui se transforme en sable ».66 Dans
d’autres pays, la violente résistance au christianisme oblige les chrétiens à vivre
leur foi presqu’en cachette dans le pays qu’ils aiment. C’est une autre forme très
douloureuse de désert. Même sa propre famille ou son propre milieu de travail
peuvent être cet environnement aride où on doit conserver la foi et chercher à la
répandre. Mais « c’est justement à partir de l’expérience de ce désert, de ce vide,
que nous pouvons découvrir de nouveau la joie de croire, son importance vitale
pour nous, les hommes et les femmes. Dans le désert, on redécouvre la valeur de
ce qui est essentiel pour vivre ; ainsi dans le monde contemporain les signes de
la soif de Dieu, du sens ultime de la vie, sont innombrables bien que souvent
exprimés de façon implicite ou négative. Et, dans le désert, il faut surtout des
personnes de foi qui, par l’exemple de leur vie, montrent le chemin vers la Terre
promise et ainsi tiennent en éveil l’espérance ».67 Dans tous les cas, en pareilles
circonstances, nous sommes appelés à être des personnes-amphores pour donner
à boire aux autres. Parfois, l’amphore se transforme en une lourde croix, mais
c’est justement sur la Croix que le Seigneur, transpercé, s’est donné à nous
comme source d’eau vive. Ne nous laissons pas voler l’espérance !
Oui aux relations nouvelles engendrées par Jésus Christ
87. De nos jours, alors que les réseaux et les instruments de la communication
humaine ont atteint un niveau de développement inédit, nous ressentons la
nécessité de découvrir et de transmettre la “mystique” de vivre ensemble, de se
mélanger, de se rencontrer, de se prendre dans les bras, de se soutenir, de
66 JOHN HENRY NEWMAN, Letter of 26 January 1833, in : The Letters and Diaries of John Henry Newman, III,
Oxford 1979, 204.
67 BENOIT XVI, Homélie durant la messe d’ouverture de l’Année de la foi (11 octobre 2012) : AAS 104 (2012),
881.
53
participer à cette marée un peu chaotique qui peut se transformer en une
véritable expérience de fraternité, en une caravane solidaire, en un saint
pèlerinage. Ainsi, les plus grandes possibilités de communication se
transformeront en plus grandes possibilités de rencontre et de solidarité entre
tous. Si nous pouvions suivre ce chemin, ce serait une très bonne chose, très
régénératrice, très libératrice, très génératrice d’espérance ! Sortir de soi-même
pour s’unir aux autres fait du bien. S’enfermer sur soi-même signifie goûter au
venin amer de l’immanence, et en tout choix égoïste que nous faisons,
l’humanité aura le dessous.
88. L’idéal chrétien invitera toujours à dépasser le soupçon, le manque de
confiance permanent, la peur d’être envahi, les comportements défensifs que le
monde actuel nous impose. Beaucoup essaient de fuir les autres pour une vie
privée confortable, ou pour le cercle restreint des plus intimes, et renoncent au
réalisme de la dimension sociale de l’Évangile. Car, de même que certains
voudraient un Christ purement spirituel, sans chair ni croix, de même ils visent
des relations interpersonnelles seulement à travers des appareils sophistiqués,
des écrans et des systèmes qu’on peut mettre en marche et arrêter sur
commande. Pendant ce temps-là l’Évangile nous invite toujours à courir le
risque de la rencontre avec le visage de l’autre, avec sa présence physique qui
interpelle, avec sa souffrance et ses demandes, avec sa joie contagieuse dans un
constant corps à corps. La foi authentique dans le Fils de Dieu fait chair est
inséparable du don de soi, de l’appartenance à la communauté, du service, de la
réconciliation avec la chair des autres. Dans son incarnation, le Fils de Dieu
nous a invités à la révolution de la tendresse.
89. L’isolement, qui est une forme de l’immanentisme, peut s’exprimer dans une
fausse autonomie qui exclut Dieu et qui pourtant peut aussi trouver dans le
54
religieux une forme d’esprit de consommation spirituelle à la portée de son
individualisme maladif. Le retour au sacré et la recherche spirituelle qui
caractérisent notre époque, sont des phénomènes ambigus. Mais plus que
l’athéisme, aujourd’hui nous sommes face au défi de répondre adéquatement à la
soif de Dieu de beaucoup de personnes, afin qu’elles ne cherchent pas à
l’assouvir avec des propositions aliénantes ou avec un Jésus Christ sans chair et
sans un engagement avec l’autre. Si elles ne trouvent pas dans l’Église une
spiritualité qui les guérisse, les libère, les comble de vie et de paix et les appelle
en même temps à la communion solidaire et à la fécondité missionnaire, elles
finiront par être trompées par des propositions qui n’humanisent pas ni ne
rendent gloire à Dieu.
90. Les formes propres à la religiosité populaire sont incarnées, parce qu’elles
sont nées de l’incarnation de la foi chrétienne dans une culture populaire. Pour
cela même, elles incluent une relation personnelle, non pas avec des énergies qui
harmonisent mais avec Dieu, avec Jésus Christ, avec Marie, avec un saint. Ils
ont un corps, ils ont des visages. Les formes propres à la religiosité populaire
sont adaptées pour nourrir des potentialités relationnelles et non pas tant des
fuites individualistes. En d’autres secteurs de nos sociétés grandit l’engouement
pour diverses formes de “spiritualité du bien-être” sans communauté, pour une
“théologie de la prospérité” sans engagements fraternels, ou pour des
expériences subjectives sans visage, qui se réduisent à une recherche intérieure
immanentiste.
91. Un défi important est de montrer que la solution ne consistera jamais dans la
fuite d’une relation personnelle et engagée avec Dieu, et qui nous engage en
même temps avec les autres. C’est ce qui se passe aujourd’hui quand les
croyants font en sorte de se cacher et de se soustraire au regard des autres, et
55
quand subtilement ils s’enfuient d’un lieu à l’autre ou d’une tâche à l’autre, sans
créer des liens profonds et stables : « Imaginatio locorum et mutatio multos
fefellit ».68 C’est un faux remède qui rend malade le coeur et parfois le corps. Il
est nécessaire d’aider à reconnaître que l’unique voie consiste dans le fait
d’apprendre à rencontrer les autres en adoptant le comportement juste, en les
appréciant et en les acceptant comme des compagnons de route, sans résistances
intérieures. Mieux encore, il s’agit d’apprendre à découvrir Jésus dans le visage
des autres, dans leur voix, dans leurs demandes. C’est aussi apprendre à souffrir
en embrassant Jésus crucifié quand nous subissons des agressions injustes ou
des ingratitudes, sans jamais nous lasser de choisir la fraternité.69
92. Il y a là la vraie guérison, du moment que notre façon d’être en relation avec
les autres, en nous guérissant réellement au lieu de nous rendre malade, est une
fraternité mystique, contemplative, qui sait regarder la grandeur sacrée du
prochain, découvrir Dieu en chaque être humain, qui sait supporter les
désagréments du vivre ensemble en s’accrochant à l’amour de Dieu, qui sait
ouvrir le coeur à l’amour divin pour chercher le bonheur des autres comme le fait
leur Père qui est bon. En cette époque précisément, et aussi là où se trouve un
« petit troupeau » (Lc 12, 32), les disciples du Seigneur sont appelés à vivre
comme une communauté qui soit sel de la terre et lumière du monde (cf. Mt 5,
68 THOMAS A KEMPIS, De Imitatione Christi, Liber Primus, IX, 5 : « Plusieurs s’imaginant qu’ils seraient
meilleurs en d’autres lieux, ont été trompés par cette idée de changement ».
69 Le témoignage de sainte Thérèse de Lisieux, dans sa relation avec une consoeur qui lui était particulièrement
désagréable est intéressant ; dans celui-ci une expérience intérieure a eu un impact décisif : « Un soir d’hiver
j’accomplissais comme d’habitude mon petit office, il faisait froid, il faisait nuit… tout à coup j’entendis dans le
lointain le son harmonieux d’un instrument de musique, alors je me représentai un salon bien éclairé, tout
brillant de dorures, des jeunes filles élégamment vêtues se faisant mutuellement des compliments et des
politesses mondaines ; puis mon regard se porta sur la pauvre malade que je soutenais ; au lieu d’une mélodie
j’entendais de temps en temps ses gémissements plaintifs […] Je ne puis exprimer ce qui se passa dans mon âme,
ce que je sais c’est que le Seigneur l’illumina des rayons de la vérité qui surpassèrent tellement l’éclat ténébreux
des fêtes de la terre, que je ne pouvais croire à mon bonheur » (Manuscrit C, 29 v° - 30 r°, en OEuvres
complètes, Paris 1992, pp. 274-275).
56
13-16). Ils sont appelés à témoigner de leur appartenance évangélisatrice de
façon toujours nouvelle.70 Ne nous laissons pas voler la communauté !
Non à la mondanité spirituelle
93. La mondanité spirituelle, qui se cache derrière des apparences de religiosité
et même d’amour de l’Église, consiste à rechercher, au lieu de la gloire du
Seigneur, la gloire humaine et le bien être personnel. C’est ce que le Seigneur
reprochait aux pharisiens : « Comment pouvez-vous croire, vous qui recevez la
gloire les uns des autres, et ne cherchez pas la gloire qui vient du Dieu
unique ? » (Jn 5, 44). Il s’agit d’une manière subtile de rechercher « ses propres
intérêts, non ceux de Jésus-Christ » (Ph 2, 21). Elle prend de nombreuses
formes, suivant le type de personne et la circonstance dans laquelle elle
s’insinue. Du moment qu’elle est liée à la recherche de l’apparence, elle ne
s’accompagne pas toujours de péchés publics, et, extérieurement, tout semble
correct. Mais si elle envahissait l’Église, « elle serait infiniment plus désastreuse
qu’une quelconque autre mondanité simplement morale ».71
94. Cette mondanité peut s’alimenter spécialement de deux manières
profondément liées entre elles. L’une est l’attrait du gnosticisme, une foi
renfermée dans le subjectivisme, où seule compte une expérience déterminée ou
une série de raisonnements et de connaissances que l’on considère comme
pouvant réconforter et éclairer, mais où le sujet reste en définitive fermé dans
l’immanence de sa propre raison ou de ses sentiments. L’autre est le néopélagianisme
autoréférentiel et prométhéen de ceux qui, en définitive, font
confiance uniquement à leurs propres forces et se sentent supérieurs aux autres
parce qu’ils observent des normes déterminées ou parce qu’ils sont
70 Cf. Proposition 8.
71 HENRI DE LUBAC, Méditation sur l’Église, Paris 1968, Aubier-Montaigne, FV 60, p. 321.
57
inébranlablement fidèles à un certain style catholique justement propre au passé.
C’est une présumée sécurité doctrinale ou disciplinaire qui donne lieu à un
élitisme narcissique et autoritaire, où, au lieu d’évangéliser, on analyse et
classifie les autres, et, au lieu de faciliter l’accès à la grâce, les énergies s’usent
dans le contrôle. Dans les deux cas, ni Jésus-Christ, ni les autres n’intéressent
vraiment. Ce sont les manifestations d’un immanentisme anthropocentrique. Il
n’est pas possible d’imaginer que de ces formes réductrices de christianisme,
puisse surgir un authentique dynamisme évangélisateur.
95. Cette obscure mondanité se manifeste par de nombreuses attitudes
apparemment opposées mais avec la même prétention de “dominer l’espace de
l’Église”. Dans certaines d’entre elles on note un soin ostentatoire de la liturgie,
de la doctrine ou du prestige de l’Église, mais sans que la réelle insertion de
l’Évangile dans le Peuple de Dieu et dans les besoins concrets de l’histoire ne
les préoccupe. De cette façon la vie de l’Église se transforme en une pièce de
musée, ou devient la propriété d’un petit nombre. Dans d’autres, la même
mondanité spirituelle se cache derrière la fascination de pouvoir montrer des
conquêtes sociales et politiques, ou dans une vaine gloire liée à la gestion
d’affaires pratiques, ou dans une attraction vers les dynamiques d’auto-estime et
de réalisation autoréférentielle. Elle peut aussi se traduire par diverses manières
de se montrer soi-même engagé dans une intense vie sociale, remplie de
voyages, de réunions, de dîners, de réceptions. Ou bien elle s’exerce par un
fonctionnalisme de manager, chargé de statistiques, de planifications,
d’évaluations, où le principal bénéficiaire n’est pas le Peuple de Dieu mais
plutôt l’Église en tant qu’organisation. Dans tous les cas, elle est privée du sceau
du Christ incarné, crucifié et ressuscité, elle se renferme en groupes d’élites, elle
ne va pas réellement à la recherche de ceux qui sont loin, ni des immenses
multitudes assoiffées du Christ. Il n’y a plus de ferveur évangélique, mais la
fausse jouissance d’une autosatisfaction égocentrique.
58
96. Dans ce contexte, se nourrit la vaine gloire de ceux qui se contentent d’avoir
quelque pouvoir et qui préfèrent être des généraux d’armées défaites plutôt que
de simples soldats d’un escadron qui continue à combattre. Combien de fois
rêvons-nous de plans apostoliques, expansionnistes, méticuleux et bien dessinés,
typiques des généraux défaits ! Ainsi nous renions notre histoire d’Église, qui
est glorieuse en tant qu’elle est histoire de sacrifices, d’espérance, de lutte
quotidienne, de vie dépensée dans le service, de constance dans le travail
pénible, parce que tout travail est accompli à la “sueur de notre front”. A
l’inverse, nous nous attardons comme des vaniteux qui disent ce “qu’on devrait
faire” – le péché du “on devrait faire” – comme des maîtres spirituels et des
experts en pastorale qui donnent des instructions tout en restant au dehors. Nous
entretenons sans fin notre imagination et nous perdons le contact avec la réalité
douloureuse de notre peuple fidèle.
97. Celui qui est tombé dans cette mondanité regarde de haut et de loin, il refuse
la prophétie des frères, il élimine celui qui lui fait une demande, il fait ressortir
continuellement les erreurs des autres et est obsédé par l’apparence. Il a réduit la
référence du coeur à l’horizon fermé de son immanence et de ses intérêts et, en
conséquence, il n’apprend rien de ses propres péchés et n’est pas
authentiquement ouvert au pardon. C’est une terrible corruption sous
l’apparence du bien. Il faut l’éviter en mettant l’Église en mouvement de sortie
de soi, de mission centrée en Jésus Christ, d’engagement envers les pauvres.
Que Dieu nous libère d’une Église mondaine sous des drapés spirituels et
pastoraux ! Cette mondanité asphyxiante se guérit en savourant l’air pur du Saint
Esprit, qui nous libère de rester centrés sur nous-mêmes, cachés derrière une
apparence religieuse vide de Dieu. Ne nous laissons pas voler l’Évangile !
Non à la guerre entre nous
59
98. A l’intérieur du Peuple de Dieu et dans les diverses communautés, que de
guerres ! Dans le quartier, sur le lieu de travail, que de guerres par envies et
jalousies, et aussi entre chrétiens ! La mondanité spirituelle porte certains
chrétiens à être en guerre contre d’autres chrétiens qui font obstacle à leur
recherche de pouvoir, de prestige, de plaisir ou de sécurité économique. De plus,
certains cessent de vivre une appartenance cordiale à l’Église, pour nourrir un
esprit de controverse. Plutôt que d’appartenir à l’Église entière, avec sa riche
variété, ils appartiennent à tel ou tel groupe qui se sent différent ou spécial.
99. Le monde est déchiré par les guerres et par la violence, ou blessé par un
individualisme diffus qui divise les êtres humains et les met l’un contre l’autre
dans la poursuite de leur propre bien-être. En plusieurs pays ressurgissent des
conflits et de vieilles divisions que l’on croyait en partie dépassées. Je désire
demander spécialement aux chrétiens de toutes les communautés du monde un
témoignage de communion fraternelle qui devienne attrayant et lumineux. Que
tous puissent admirer comment vous prenez soin les uns des autres, comment
vous vous encouragez mutuellement et comment vous vous accompagnez : « A
ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les
uns pour les autres » (Jn 13,35). C’est ce que Jésus a demandé au Père dans une
intense prière : « Qu’ils soient un en nous, afin que le monde croie » (Jn 17,21).
Attention à la tentation de l’envie ! Nous sommes sur la même barque et nous
allons vers le même port ! Demandons la grâce de nous réjouir des fruits des
autres, qui sont ceux de tous.
100. A ceux qui sont blessés par d’anciennes divisions il semble difficile
d’accepter que nous les exhortions au pardon et à la réconciliation, parce qu’ils
pensent que nous ignorons leur souffrance ou que nous prétendons leur faire
perdre leur mémoire et leurs idéaux. Mais s’ils voient le témoignage de
60
communautés authentiquement fraternelles et réconciliées, cela est toujours une
lumière qui attire. Par conséquent, cela me fait très mal de voir comment, dans
certaines communautés chrétiennes, et même entre personnes consacrées, on
donne de la place à diverses formes de haine, de division, de calomnie, de
diffamation, de vengeance, de jalousie, de désir d’imposer ses propres idées à
n’importe quel prix, jusqu’à des persécutions qui ressemblent à une implacable
chasse aux sorcières. Qui voulons-nous évangéliser avec de tels
comportements ?
101. Demandons au Seigneur de nous faire comprendre la loi de l’amour. Qu’il
est bon de posséder cette loi ! Comme cela nous fait du bien de nous aimer les
uns les autres au-delà de tout ! Oui, au-delà de tout ! A chacun de nous est
adressée l’exhortation paulinienne : « Ne te laisse pas vaincre par le mal, sois
vainqueur du mal par le bien » (Rm 12, 21). Et aussi : « Ne nous lassons pas de
faire le bien » (Ga 6, 9). Nous avons tous des sympathies et des antipathies, et
peut-être justement en ce moment sommes-nous fâchés contre quelqu’un.
Disons au moins au Seigneur : “Seigneur, je suis fâché contre celui-ci ou cellelà.
Je te prie pour lui et pour elle”. Prier pour la personne contre laquelle nous
sommes irrités c’est un beau pas vers l’amour, et c’est un acte d’évangélisation.
Faisons-le aujourd’hui ! Ne nous laissons pas voler l’idéal de l’amour fraternel !
Autres défis ecclésiaux
102. Les laïcs sont simplement l’immense majorité du peuple de Dieu. A leur
service, il y a une minorité : les ministres ordonnés. La conscience de l’identité
et de la mission du laïc dans l’Église s’est accrue. Nous disposons d’un laïcat
nombreux, bien qu’insuffisant, avec un sens communautaire bien enraciné et une
grande fidélité à l’engagement de la charité, de la catéchèse, de la célébration de
61
la foi. Mais la prise de conscience de cette responsabilité de laïc qui naît du
Baptême et de la Confirmation ne se manifeste pas de la même façon chez tous.
Dans certains cas parce qu’ils ne sont pas formés pour assumer des
responsabilités importantes, dans d’autres cas pour n’avoir pas trouvé d’espaces
dans leurs Églises particulières afin de pouvoir s’exprimer et agir, à cause d’un
cléricalisme excessif qui les maintient en marge des décisions. Aussi, même si
on note une plus grande participation de beaucoup aux ministères laïcs, cet
engagement ne se reflète pas dans la pénétration des valeurs chrétiennes dans le
monde social, politique et économique. Il se limite bien des fois à des tâches
internes à l’Église sans un réel engagement pour la mise en oeuvre de l’Évangile
en vue de la transformation de la société. La formation des laïcs et
l’évangélisation des catégories professionnelles et intellectuelles représentent un
défi pastoral important.
103. L’Église reconnaît l’apport indispensable de la femme à la société, par sa
sensibilité, son intuition et certaines capacités propres qui appartiennent
habituellement plus aux femmes qu’aux hommes. Par exemple, l’attention
féminine particulière envers les autres, qui s’exprime de façon spéciale, bien que
non exclusive, dans la maternité. Je vois avec joie combien de nombreuses
femmes partagent des responsabilités pastorales avec les prêtres, apportent leur
contribution à l’accompagnement des personnes, des familles ou des groupes et
offrent de nouveaux apports à la réflexion théologique. Mais il faut encore
élargir les espaces pour une présence féminine plus incisive dans l’Église. Parce
que « le génie féminin est nécessaire dans toutes les expressions de la vie
sociale ; par conséquent, la présence des femmes dans le secteur du travail aussi
doit être garantie »72 et dans les divers lieux où sont prises des décisions
importantes, aussi bien dans l’Église que dans les structures sociales.
72 CONSEIL PONTIFICAL JUSTICE ET PAIX, Compendium de la Doctrine sociale de l’Eglise, n. 295.
62
104. Les revendications des droits légitimes des femmes, à partir de la ferme
conviction que les hommes et les femmes ont la même dignité, posent à l’Église
des questions profondes qui la défient et que l’on ne peut éluder
superficiellement. Le sacerdoce réservé aux hommes, comme signe du Christ
Époux qui se livre dans l’Eucharistie, est une question qui ne se discute pas,
mais peut devenir un motif de conflit particulier si on identifie trop la puissance
sacramentelle avec le pouvoir. Il ne faut pas oublier que lorsque nous parlons de
pouvoir sacerdotal « nous sommes dans le concept de la fonction, non de la
dignité et de la sainteté ».73 Le sacerdoce ministériel est un des moyens que
Jésus utilise au service de son peuple, mais la grande dignité vient du Baptême,
qui est accessible à tous. La configuration du prêtre au Christ-Tête – c’est-à-dire
comme source principale de la grâce – n’entraîne pas une exaltation qui le place
en haut de tout le reste. Dans l’Église, les fonctions « ne justifient aucune
supériorité des uns sur les autres ».74 De fait, une femme, Marie, est plus
importante que les évêques. Même quand on considère la fonction du sacerdoce
ministériel comme “hiérarchique”, il convient de bien avoir présent qu’« elle est
totalement ordonnée à la sainteté des membres du Christ ».75 Sa clé et son point
d’appui fondamental ne sont pas le pouvoir entendu comme domination, mais la
puissance d’administrer le sacrement de l’Eucharistie ; de là dérive son autorité,
qui est toujours un service du peuple. C’est un grand défi qui se présente ici aux
pasteurs et aux théologiens, qui pourraient aider à mieux reconnaître ce que cela
implique par rapport au rôle possible de la femme là où se prennent des
décisions importantes, dans les divers milieux de l’Église.
73 JEAN-PAUL II, Exhort. Ap. post-synodale, Christifideles laici (30 décembre 1988), n. 51 : AAS 81 (1989), 493.
74 CONGREGATION POUR LA DOCTRINE DE LA FOI, Déclaration Inter Insignores, sur la question de l’admission
des femmes au sacerdoce ministériel (15 octobre 1976), VI : AAS 68 (1977). Citée en JEAN-PAUL II, Exhort. Ap.
post-synodale, Christifideles laici (30 décembre 1988), n. 51, note 190 : AAS 81 (1989), 493.
75 JEAN-PAUL II, Lett. ap. Mulieris dignitatem (15 août 1988), n. 27 : AAS 80 (1988), 1718.
63
105. La pastorale de la jeunesse, telle que nous étions habitués à la développer, a
souffert du choc des changements sociaux. Dans les structures habituelles, les
jeunes ne trouvent pas souvent de réponses à leurs inquiétudes, à leurs besoins, à
leurs questions et à leurs blessures. Il nous coûte à nous, les adultes, de les
écouter avec patience, de comprendre leurs inquiétudes ou leurs demandes, et
d’apprendre à parler avec eux dans le langage qu’ils comprennent. Pour cette
même raison, les propositions éducatives ne produisent pas les fruits espérés. La
prolifération et la croissance des associations et mouvements essentiellement de
jeunes peuvent s’interpréter comme une action de l’Esprit qui ouvre des voies
nouvelles en syntonie avec leurs attentes et avec la recherche d’une spiritualité
profonde et d’un sens d’appartenance plus concret. Il est nécessaire toutefois, de
rendre plus stable la participation de ces groupements à la pastorale d’ensemble
de l’Église.76
106. Même s’il n’est pas toujours facile d’approcher les jeunes, des progrès ont
été réalisés dans deux domaines : la conscience que toute la communauté les
évangélise et les éduque, et l’urgence qu’ils soient davantage des protagonistes.
Il faut reconnaître que, dans le contexte actuel de crise de l’engagement et des
liens communautaires, nombreux sont les jeunes qui offrent leur aide solidaire
face aux maux du monde et entreprennent différentes formes de militance et de
volontariat. Certains participent à la vie de l’Église, donnent vie à des groupes
de service et à diverses initiatives missionnaires dans leurs diocèses ou en
d’autres lieux. Qu’il est beau que des jeunes soient “pèlerins de la foi”, heureux
de porter Jésus dans chaque rue, sur chaque place, dans chaque coin de la terre !
107. En de nombreux endroits les vocations au sacerdoce et à la vie consacrée
deviennent rares. Souvent, dans les communautés cela est dû à l’absence d’une
76 Cf. Proposition 51.
64
ferveur apostolique contagieuse, et pour cette raison elles n’enthousiasment pas
et ne suscitent pas d’attirance. Là où il y a vie, ferveur, envie de porter le Christ
aux autres, surgissent des vocations authentiques. Même dans les paroisses où
les prêtres sont peu engagés et joyeux, c’est la vie fraternelle et fervente de la
communauté qui réveille le désir de se consacrer entièrement à Dieu et à
l’évangélisation, surtout si cette communauté vivante prie avec insistance pour
les vocations et a le courage de proposer à ses jeunes un chemin de consécration
spéciale. D’autre part, malgré la pénurie des vocations, nous avons aujourd’hui
une conscience plus claire de la nécessité d’une meilleure sélection des
candidats au sacerdoce. On ne peut remplir les séminaires sur la base de
n’importe quelles motivations, d’autant moins si celles-ci sont liées à une
insécurité affective, à une recherche de formes de pouvoir, de gloire humaine ou
de bien-être économique.
108. Comme je l’ai déjà dit, je n’ai pas voulu offrir une analyse complète, mais
j’invite les communautés à compléter et à enrichir ces perspectives à partir de la
conscience des défis qui leur sont propres et de ceux qui leur sont proches.
Lorsqu’elles le feront, j’espère qu’elles tiendront compte que, chaque fois que
nous cherchons à lire les signes des temps dans la réalité actuelle, il est opportun
d’écouter les jeunes et les personnes âgées. Les deux sont l’espérance des
peuples. Les personnes âgées apportent la mémoire et la sagesse de l’expérience,
qui invite à ne pas répéter de façon stupide les mêmes erreurs que dans le passé.
Les jeunes nous appellent à réveiller et à faire grandir l’espérance, parce qu’ils
portent en eux les nouvelles tendances de l’humanité et nous ouvrent à l’avenir,
de sorte que nous ne restions pas ancrés dans la nostalgie des structures et des
habitudes qui ne sont plus porteuses de vie dans le monde actuel.
65
109. Les défis existent pour être relevés. Soyons réalistes, mais sans perdre la
joie, l’audace et le dévouement plein d’espérance ! Ne nous laissons pas voler la
force missionnaire !
CHAPITRE 3
L’ANNONCE DE L’ÉVANGILE
110. Après avoir pris en considération certains défis de la réalité actuelle, je
désire rappeler maintenant la tâche qui nous presse quelle que soit l’époque et
quel que soit le lieu, car « il ne peut y avoir de véritable évangélisation sans
annonce explicite que Jésus est le Seigneur », et sans qu’il n’existe un « primat
de l’annonce de Jésus Christ dans toute activité d’évangélisation ».77 Recueillant
les préoccupations des évêques de l’Asie, Jean-Paul II affirma que, si l’Église
« doit accomplir son destin providentiel, alors l’évangélisation, comme une
prédication joyeuse, patiente et progressive de la mort salvifique et de la
résurrection de Jésus-Christ, doit être une priorité absolue ».78 Cela vaut pour
tous.
1. Tout le Peuple de Dieu annonce l’Évangile
111. L’évangélisation est la tâche de l’Église. Mais ce sujet de l’évangélisation
est bien plus qu’une institution organique et hiérarchique, car avant tout c’est un
peuple qui est en marche vers Dieu. Il s’agit certainement d’un mystère qui
plonge ses racines dans la Trinité, mais qui a son caractère concret historique
dans un peuple pèlerin et évangélisateur, qui transcende toujours toute
77 JEAN-PAUL II, Exhort. Ap. post-synodale Ecclesia in Asia (6 novembre 1999), n. 19 : AAS 92 (2000), 478.
78 Ibid. n. 2 : AAS 92 (2000), 451.
66
expression institutionnelle même nécessaire. Je propose de m’arrêter un peu sur
cette façon de comprendre l’Église, qui a son fondement ultime dans la libre et
gratuite initiative de Dieu.
Un peuple pour tous
112. Le salut que Dieu nous offre est oeuvre de sa miséricorde. Il n’y a pas
d’action humaine, aussi bonne soit-elle, qui nous fasse mériter un si grand don.
Dieu, par pure grâce, nous attire pour nous unir à lui.79 Il envoie son Esprit dans
nos coeurs pour faire de nous ses fils, pour nous transformer et pour nous rendre
capables de répondre par notre vie à son amour. L’Église est envoyée par Jésus
Christ comme sacrement de salut offert par Dieu80. Par ses actions
évangélisatrices, elle collabore comme instrument de la grâce divine qui opère
sans cesse au-delà de toute supervision possible. Benoît XVI l’a bien exprimé en
ouvrant les réflexions du Synode : « Il est (…) important de toujours savoir que
le premier mot, l’initiative véritable, l’activité véritable vient de Dieu et c’est
seulement en s’insérant dans cette initiative divine, c’est seulement en implorant
cette initiative divine, que nous pouvons devenir nous aussi – avec Lui et en Lui
– des évangélisateurs ».81 Le principe du primat de la grâce doit être un phare
qui illumine constamment nos réflexions sur l’évangélisation.
113. Ce salut, que Dieu réalise et que l’Église annonce joyeusement, est destiné
à tous,82 et Dieu a donné naissance à un chemin pour s’unir chacun des êtres
humains de tous les temps. Il a choisi de les convoquer comme peuple et non pas
79 Cf. Proposition 4.
80 Cf. CONC. OECUM. VAT. II, Const. Dogm. Lumen gentium, sur l’Eglise, n. 1.
81 Méditation durant la première Congrégation générale de la XIIIème Assemblée générale ordinaire du Synode
des Evêques (8 octobre 2012) : AAS 104 (2012), 897.
82 Cf. Proposition 6 ; CONC. OECUM. VAT. II, Const. Past. Gaudium et spes, sur l’Eglise dans le monde de ce
temps, n. 22.
67
comme des êtres isolés.83 Personne ne se sauve tout seul, c’est-à-dire, ni comme
individu isolé ni par ses propres forces. Dieu nous attire en tenant compte de la
trame complexe des relations interpersonnelles que comporte la vie dans une
communauté humaine. Ce peuple que Dieu s’est choisi et a convoqué est
l’Église. Jésus ne dit pas aux Apôtres de former un groupe exclusif, un groupe
d’élite. Jésus dit : « Allez donc, de toutes les nations faites des disciples » (Mt
28, 19). Saint Paul affirme qu’au sein du peuple de Dieu, dans l’Église, « il n’y a
ni Juif ni Grec […] car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus » (Ga 3,
28). Je voudrais dire à ceux qui se sentent loin de Dieu et de l’Église, à ceux qui
sont craintifs et indifférents : Le Seigneur t’appelle toi aussi à faire partie de son
peuple et il le fait avec grand respect et amour !
114. Être Église c’est être peuple de Dieu, en accord avec le grand projet
d’amour du Père. Cela appelle à être le ferment de Dieu au sein de l’humanité.
Cela veut dire annoncer et porter le salut de Dieu dans notre monde, qui souvent
se perd, a besoin de réponses qui donnent courage et espérance, ainsi qu’une
nouvelle vigueur dans la marche. L’Église doit être le lieu de la miséricorde
gratuite, où tout le monde peut se sentir accueilli, aimé, pardonné et encouragé à
vivre selon la bonne vie de l’Évangile.
Un peuple aux multiples visages
115. Ce peuple de Dieu s’incarne dans les peuples de la terre, chacun de ses
membres a sa propre culture. La notion de culture est un précieux outil pour
comprendre les diverses expressions de la vie chrétienne présentes dans le
peuple de Dieu. Il s’agit du style de vie d’une société précise, de la manière
83 Cf. CONC. OECUM. VATICAN II, Const. dogm. Lumen gentium, sur l’Eglise, n. 9.
68
propre qu’ont ses membres de tisser des relations entre eux, avec les autres
créatures et avec Dieu. Comprise ainsi, la culture embrasse la totalité de la vie
d’un peuple.84 Chaque peuple, dans son évolution historique, promeut sa propre
culture avec une autonomie légitime.85 On doit cela au fait que la personne
humaine « de par sa nature même, a absolument besoin d’une vie sociale »,86 et
elle se réfère toujours à la société, où elle vit d’une façon concrète sa relation
avec la réalité. L’être humain est toujours culturellement situé : « nature et
culture sont liées de façon aussi étroite que possible ».87 La grâce suppose la
culture, et le don de Dieu s’incarne dans la culture de la personne qui la reçoit.
116. En ces deux millénaires de christianisme, d’innombrables peuples ont reçu
la grâce de la foi, l’ont fait fleurir dans leur vie quotidienne et l’ont transmise
selon leurs modalités culturelles propres. Quand une communauté accueille
l’annonce du salut, l’Esprit Saint féconde sa culture avec la force transformante
de l’Évangile. De sorte que, comme nous pouvons le voir dans l’histoire de
l’Église, le christianisme n’a pas un modèle culturel unique, mais « tout en
restant pleinement lui-même, dans l’absolue fidélité à l’annonce évangélique et
à la tradition ecclésiale, il revêtira aussi le visage des innombrables cultures et
des innombrables peuples où il est accueilli et enraciné ».88 Chez les divers
peuples, qui expérimentent le don de Dieu selon leur propre culture, l’Église
exprime sa catholicité authentique et montre « la beauté de ce visage
multiforme ».89 Dans les expressions chrétiennes d’un peuple évangélisé,
l’Esprit Saint embellit l’Église, en lui indiquant de nouveaux aspects de la
Révélation et en lui donnant un nouveau visage. Par l’inculturation, l’Église
84 Cf. IIIème CONFERENCE GENERALE DE L’EPISCOPAT LATINO-AMERICAIN ET DES CARAÏBES, Document de Puebla
(23 mars 1979), nn. 386-387.
85 CONC. OECUM. VAT. II, Const. Past. Gaudium et spes, sur l’Eglise dans le monde de ce temps, n. 36.
86 Ibid. n. 25.
87 Ibid. n. 53.
88 JEAN-PAUL II, Lett. Ap. Novo millennio ineunte (6 janvier 2001), n. 40 : AAS 93 (2001), 294-295.
89 Ibid.
69
« introduit les peuples avec leurs cultures dans sa propre communauté »,90 parce
que « toute culture offre des valeurs et des modèles positifs qui peuvent enrichir
la manière dont l’Évangile est annoncé, compris et vécu ».91 Ainsi, « l’Église,
accueillant les valeurs des différentes cultures, devient la “sponsa ornata
monilibus suis”, “l’épouse qui se pare de ses bijoux” (cf. Is 61, 10) ».92
117. Bien comprise, la diversité culturelle ne menace pas l’unité de l’Église.
C’est l’Esprit Saint, envoyé par le Père et le Fils, qui transforme nos coeurs et
nous rend capables d’entrer dans la communion parfaite de la Sainte Trinité où
tout trouve son unité. Il construit la communion et l’harmonie du peuple de
Dieu. L’Esprit Saint lui-même est l’harmonie, de même qu’il est le lien d’amour
entre le Père et le Fils.93 C’est lui qui suscite une grande richesse diversifiée de
dons et en même temps construit une unité qui n’est jamais uniformité mais une
harmonie multiforme qui attire. L’évangélisation reconnaît avec joie ces
multiples richesses que l’Esprit engendre dans l’Église. Ce n’est pas faire justice
à la logique de l’incarnation que de penser à un christianisme monoculturel et
monocorde. S’il est bien vrai que certaines cultures ont été étroitement liées à la
prédication de l’Évangile et au développement d’une pensée chrétienne, le
message révélé ne s’identifie à aucune d’entre elles et il a un contenu
transculturel. C’est pourquoi, en évangélisant de nouvelles cultures ou des
cultures qui n’ont pas accueilli la prédication chrétienne, il n’est pas
indispensable d’imposer une forme culturelle particulière, aussi belle et antique
qu’elle soit, avec la proposition de l’Évangile. Le message que nous annonçons
a toujours un revêtement culturel, mais parfois dans l’Église nous tombons dans
90 JEAN-PAUL II, Lett. enc. Redemptoris missio (7 décembre 1990), n. 52 : AAS 83 (1991), 300. Cf. Exhort. Ap.
Catechesi Tradendae (16 octobre 1979), n. 53 : AAS 71 (1979), 1321.
91 JEAN-PAUL II, Exhort. Ap. post-synodale Ecclesia in Oceania (22 novembre 2001), n. 16 : AAS 94 (2002),
384.
92 JEAN-PAUL II, Exhort. Ap. post-synodale Ecclesia in Africa (14 septembre 1995), n. 61 : AAS 88 (1996), 39.
93 S. THOMAS D’AQUIN, S. Th., I, q. 39, a. 8 cons. 2. « Si l’on fait abstraction du Saint-Esprit, lien des deux, il
devient impossible de concevoir l’unité de liaison entre le Père et le Fils » ; cf. aussi I, q. 37, a. 1, ad 3.
70
une sacralisation vaniteuse de la propre culture, avec laquelle nous pouvons
manifester plus de fanatisme qu’une authentique ferveur évangélisatrice.
118. Les évêques de l’Océanie ont ainsi demandé que chez eux l’Église « fasse
comprendre et présente la vérité du Christ en s’inspirant des traditions et des
cultures de la région » et ils ont souhaité que « tous les missionnaires travaillent
en harmonie avec les chrétiens autochtones pour faire en sorte que la foi et la vie
de l’Église soient exprimées selon des formes légitimes appropriées à chaque
culture ».94 Nous ne pouvons pas prétendre que tous les peuples de tous les
continents, en exprimant la foi chrétienne, imitent les modalités adoptées par les
peuples européens à un moment précis de leur histoire, car la foi ne peut pas être
enfermée dans les limites de la compréhension et de l’expression d’une culture
particulière.95 Il est indiscutable qu’une seule culture n’épuise pas le mystère de
la rédemption du Christ.
Nous sommes tous des disciples missionnaires
119. Dans tous les baptisés, du premier au dernier, agit la force sanctificatrice de
l’Esprit qui incite à évangéliser. Le Peuple de Dieu est saint à cause de cette
onction que le rend infaillible “in credendo”. Cela signifie que quand il croit il
ne se trompe pas, même s’il ne trouve pas les paroles pour exprimer sa foi.
L’Esprit le guide dans la vérité et le conduit au salut.96 Comme faisant partie de
son mystère d’amour pour l’humanité, Dieu dote la totalité des fidèles d’un
instinct de la foi – le sensus fidei – qui les aide à discerner ce qui vient
réellement de Dieu. La présence de l’Esprit donne aux chrétiens une certaine
94 JEAN-PAUL II, Exhort. Ap. post-synodale Ecclesia in Oceania (22 novembre 2001), n. 17 : AAS 94 (2002),
385.
95 JEAN-PAUL II, Exhort. Ap. post-synodale Ecclesia in Asia (6 novembre 1999), n. 20 : AAS 92 (2000), 478-482.
96 Cf. CONC. OECUM. VAT. II, Const. dogm. Lumen gentium, sur l’Eglise, n. 12.
71
connaturalité avec les réalités divines et une sagesse qui leur permet de les
comprendre de manière intuitive, même s’ils ne disposent pas des moyens
appropriés pour les exprimer avec précision.
120. En vertu du Baptême reçu, chaque membre du Peuple de Dieu est devenu
disciple missionnaire (cf. Mt 28, 19). Chaque baptisé, quelle que soit sa fonction
dans l’Église et le niveau d’instruction de sa foi, est un sujet actif de
l’évangélisation, et il serait inadéquat de penser à un schéma d’évangélisation
utilisé pour des acteurs qualifiés, où le reste du peuple fidèle serait seulement
destiné à bénéficier de leurs actions. La nouvelle évangélisation doit impliquer
que chaque baptisé soit protagoniste d’une façon nouvelle. Cette conviction se
transforme en un appel adressé à chaque chrétien, pour que personne ne renonce
à son engagement pour l’évangélisation, car s’il a vraiment fait l’expérience de
l’amour de Dieu qui le sauve, il n’a pas besoin de beaucoup de temps de
préparation pour aller l’annoncer, il ne peut pas attendre d’avoir reçu beaucoup
de leçons ou de longues instructions. Tout chrétien est missionnaire dans la
mesure où il a rencontré l’amour de Dieu en Jésus Christ ; nous ne disons plus
que nous sommes « disciples » et « missionnaires », mais toujours que nous
sommes « disciples-missionnaires ». Si nous n’en sommes pas convaincus,
regardons les premiers disciples, qui immédiatement, après avoir reconnu le
regard de Jésus, allèrent proclamer pleins de joie : « Nous avons trouvé le
Messie » (Jn 1, 41). La samaritaine, à peine eut-elle fini son dialogue avec Jésus,
devint missionnaire, et beaucoup de samaritains crurent en Jésus « à cause de la
parole de la femme » (Jn 4, 39). Saint Paul aussi, à partir de sa rencontre avec
Jésus Christ, « aussitôt se mit à prêcher Jésus » (Ac 9, 20 ). Et nous,
qu’attendons-nous ?
72
121. Assurément, nous sommes tous appelés à grandir comme évangélisateurs.
En même temps employons-nous à une meilleure formation, à un
approfondissement de notre amour et à un témoignage plus clair de l’Évangile.
En ce sens, nous devons tous accepter que les autres nous évangélisent
constamment ; mais cela ne signifie pas que nous devons renoncer à la mission
d’évangélisation, mais plutôt que nous devons trouver le mode de communiquer
Jésus qui corresponde à la situation dans laquelle nous nous trouvons. Dans tous
les cas, nous sommes tous appelés à offrir aux autres le témoignage explicite de
l’amour salvifique du Seigneur, qui, bien au-delà de nos imperfections, nous
donne sa proximité, sa Parole, sa force, et donne sens à notre vie. Ton coeur sait
que la vie n’est pas la même sans lui, alors ce que tu as découvert, ce qui t’aide à
vivre et te donne une espérance, c’est cela que tu dois communiquer aux autres.
Notre imperfection ne doit pas être une excuse ; au contraire, la mission est un
stimulant constant pour ne pas s’installer dans la médiocrité et pour continuer à
grandir. Le témoignage de foi que tout chrétien est appelé à donner, implique
d’affirmer, comme saint Paul : « Non que je sois déjà au but, ni déjà devenu
parfait ; mais je poursuis ma course […] et je cours vers le but » (Ph 3, 12-13).
La force évangélisatrice de la piété populaire
122. De la sorte, nous pouvons penser que les divers peuples, chez qui
l’Évangile a été inculturé, sont des sujets collectifs actifs, agents de
l’évangélisation. Ceci se vérifie parce que chaque peuple est le créateur de sa
culture et le protagoniste de son histoire. La culture est quelque chose de
dynamique, qu’un peuple recrée constamment, et chaque génération transmet à
la suivante un ensemble de comportements relatifs aux diverses situations
existentielles, qu’elle doit élaborer de nouveau face à ses propres défis. L’être
73
humain « est à la fois fils et père de la culture dans laquelle il est immergé ».97
Quand un peuple a inculturé l’Évangile, dans son processus de transmission
culturelle, il transmet aussi la foi de manières toujours nouvelles ; d’où
l’importance de l’évangélisation comprise comme inculturation. Chaque portion
du peuple de Dieu, en traduisant dans sa vie le don de Dieu selon son génie
propre, rend témoignage à la foi reçue et l’enrichit de nouvelles expressions qui
sont éloquentes. On peut dire que « le peuple s’évangélise continuellement luimême
».98 D’où l’importance particulière de la piété populaire, expression
authentique de l’action missionnaire spontanée du peuple de Dieu. Il s’agit
d’une réalité en développement permanent où l’Esprit Saint est l’agent
premier.99
123. Dans la piété populaire, on peut comprendre comment la foi reçue s’est
incarnée dans une culture et continue à se transmettre. Regardée avec méfiance
pendant un temps, elle a été l’objet d’une revalorisation dans les décennies
postérieures au Concile. Ce fut Paul VI, dans son Exhortation apostolique
Evangelii Nuntiandi qui donna une impulsion décisive en ce sens. Il y explique
que la piété populaire « traduit une soif de Dieu que seuls les simples et les
pauvres peuvent connaître »100 et qu’elle « rend capable de générosité et de
sacrifice jusqu’à l’héroïsme lorsqu’il s’agit de manifester la foi ».101 Plus près de
nous, Benoît XVI, en Amérique latine, a signalé qu’il s’agit « d’un précieux
trésor de l’Église catholique » et qu’en elle « apparaît l’âme des peuples latinoaméricains
».102
97 JEAN-PAUL II, Lett. enc. Fides et ratio (14 septembre 1998), n. 71 : AAS 91 (1999), 60.
98 IIIème CONFERENCE GENERALE DE L’EPISCOPAT LATINO-AMERICAIN ET DES CARAÏBES, Document de Puebla (23
mars 1979), n. 450. Cf. Vème CONFERENCE GENERALE DE L’EPISCOPAT LATINO-AMERICAIN ET DES CARAÏBES,
Document d’Aparecida (29 juin 2007), n. 264.
99 Cf. JEAN-PAUL II, Exhort. Ap. post-synodale Ecclesia in Asia (6 novembre 1999), n. 21:AAS 92 (2000), 482-
484.
100 N. 48 : AAS 68 (1976), 38.
101 Ibid.
102 Discours durant la Session inaugurale de la Vème Conférence générale de l’Episcopat latino-américain et des
Caraïbes (13 mai 2007), n. 1 : AAS 99 (2007), 446-447.
74
124. Dans le Document d’Aparecida sont décrites les richesses que l’Esprit Saint
déploie dans la piété populaire avec ses initiatives gratuites. En ce continent
bien-aimé, où un grand nombre de chrétiens expriment leur foi à travers la piété
populaire, les évêques l’appellent aussi « spiritualité populaire » ou « mystique
populaire ».103 Il s’agit d’une véritable « spiritualité incarnée dans la culture des
simples ».104 Elle n’est pas vide de contenus, mais elle les révèle et les exprime
plus par voie symbolique que par l’usage de la raison instrumentale, et, dans
l’acte de foi, elle accentue davantage le credere in Deum que le credere
Deum.105 « C’est une manière légitime de vivre la foi, une façon de se sentir
partie prenante de l’Église, et une manière d’être missionnaire »106 ; elle porte en
elle la grâce de la mission, du sortir de soi et d’être pèlerins : « le fait de marcher
ensemble vers les sanctuaires, et de participer à d’autres manifestations de la
piété populaire, en amenant aussi les enfants ou en invitant d’autres personnes,
est en soi un acte d’évangélisation ».107 Ne contraignons pas et ne prétendons
pas contrôler cette force missionnaire !
125. Pour comprendre cette réalité il faut s’en approcher avec le regard du Bon
Pasteur, qui ne cherche pas à juger mais à aimer. C’est seulement à partir d’une
connaturalité affective que donne l’amour que nous pouvons apprécier la vie
théologale présente dans la piété des peuples chrétiens, spécialement dans les
pauvres. Je pense à la foi solide de ces mères au pied du lit de leur enfant malade
qui s’appliquent au Rosaire bien qu’elles ne sachent pas ébaucher les phrases du
Credo ; ou à tous ces actes chargés d’espérance manifestés par une bougie que
l’on allume dans un humble foyer pour demander l’aide de Marie, ou à ces
103 Vème CONFERENCE GENERALE DE L’EPISCOPAT LATINO-AMERICAIN ET DES CARAÏBES, Document d’Aparecida
(29 juin 2007), n. 262.
104 Ibid. n. 263.
105 Cf. SAINT THOMAS D’AQUIN, S. Th. II-II, q. 2, a. 2.
106 Vème CONFERENCE GENERALE DE L’EPISCOPAT LATINO-AMERICAIN ET DES CARAÏBES, Document d’Aparecida
(29 juin 2007), n. 264.
107 Ibid.
75
regards d’amour profond vers le Christ crucifié. Celui qui aime le saint peuple
fidèle de Dieu ne peut pas regarder ces actions seulement comme une recherche
naturelle de la divinité. Ce sont les manifestations d’une vie théologale animée
par l’action de l’Esprit Saint qui a été répandu dans nos coeurs (cf. Rm 5, 5).
126. Dans la piété populaire, puisqu’elle est fruit de l’Évangile inculturé, se
trouve une force activement évangélisatrice que nous ne pouvons pas sousestimer
: ce serait comme méconnaître l’oeuvre de l’Esprit Saint. Nous sommes
plutôt appelés à l’encourager et à la fortifier pour approfondir le processus
d’inculturation qui est une réalité jamais achevée. Les expressions de la piété
populaire ont beaucoup à nous apprendre, et, pour qui sait les lire, elles sont un
lieu théologique auquel nous devons prêter attention, en particulier au moment
où nous pensons à la nouvelle évangélisation.
De personne à personne
127. Maintenant que l’Église veut vivre un profond renouveau missionnaire, il y
a une forme de prédication qui nous revient à tous comme tâche quotidienne. Il
s’agit de porter l’Évangile aux personnes avec lesquelles chacun a à faire, tant
les plus proches que celles qui sont inconnues. C’est la prédication informelle
que l’on peut réaliser dans une conversation, et c’est aussi celle que fait un
missionnaire quand il visite une maison. Être disciple c’est avoir la disposition
permanente de porter l’amour de Jésus aux autres, et cela se fait spontanément
en tout lieu : dans la rue, sur la place, au travail, en chemin.
128. Dans cette prédication, toujours respectueuse et aimable, le premier
moment consiste en un dialogue personnel, où l’autre personne s’exprime et
partage ses joies, ses espérances, ses préoccupations pour les personnes qui lui
sont chères, et beaucoup de choses qu’elle porte dans son coeur. C’est seulement
76
après cette conversation, qu’il est possible de présenter la Parole, que ce soit par
la lecture de quelque passage de l’Écriture ou de manière narrative, mais
toujours en rappelant l’annonce fondamentale : l’amour personnel de Dieu qui
s’est fait homme, s’est livré pour nous, et qui, vivant, offre son salut et son
amitié. C’est l’annonce qui se partage dans une attitude humble, de témoignage,
de celui qui toujours sait apprendre, avec la conscience que le message est si
riche et si profond qu’il nous dépasse toujours. Parfois il s’exprime de manière
plus directe, d’autres fois à travers un témoignage personnel, un récit, un geste,
ou la forme que l’Esprit Saint lui-même peut susciter en une circonstance
concrète. Si cela semble prudent et si les conditions sont réunies, il est bon que
cette rencontre fraternelle et missionnaire se conclue par une brève prière qui
rejoigne les préoccupations que la personne a manifestées. Ainsi, elle percevra
mieux qu’elle a été écoutée et comprise, que sa situation a été remise entre les
mains de Dieu, et elle reconnaîtra que la Parole de Dieu parle réellement à sa
propre existence.
129. Il ne faut pas penser que l’annonce évangélique doive se transmettre
toujours par des formules déterminées et figées, ou avec des paroles précises qui
expriment un contenu absolument invariable. Elle se transmet sous des formes
très diverses qu’il serait impossible de décrire ou de cataloguer, dont le peuple
de Dieu, avec ses innombrables gestes et signes, est le sujet collectif. Par
conséquent, si l’Évangile s’est incarné dans une culture, il ne se communique
pas seulement par l’annonce de personne à personne. Cela doit nous faire penser
que, dans les pays où le christianisme est minoritaire, en plus d’encourager
chaque baptisé à annoncer l’Évangile, les Églises particulières doivent
développer activement des formes, au moins initiales, d’inculturation. Ce à quoi
on doit tendre, en définitive, c’est que la prédication de l’Évangile, exprimée par
des catégories propres à la culture où il est annoncé, provoque une nouvelle
synthèse avec cette culture. Bien que ces processus soient toujours lents, parfois
77
la crainte nous paralyse trop. Si nous laissons les doutes et les peurs étouffer
toute audace, il est possible qu’au lieu d’être créatifs, nous restions simplement
tranquilles sans provoquer aucune avancée et, dans ce cas, nous ne serons pas
participants aux processus historiques par notre coopération, mais nous serons
simplement spectateurs d’une stagnation stérile de l’Église.
Les charismes au service de la communion évangélisatrice
130. L’Esprit Saint enrichit toute l’Église qui évangélise aussi par divers
charismes. Ce sont des dons pour renouveler et édifier l’Église.108 Ils ne sont pas
un patrimoine fermé, livré à un groupe pour qu’il le garde ; il s’agit plutôt de
cadeaux de l’Esprit intégrés au corps ecclésial, attirés vers le centre qui est le
Christ, d’où ils partent en une impulsion évangélisatrice. Un signe clair de
l’authenticité d’un charisme est son ecclésialité, sa capacité de s’intégrer
harmonieusement dans la vie du peuple saint de Dieu, pour le bien de tous. Une
véritable nouveauté suscitée par l’Esprit n’a pas besoin de porter ombrage aux
autres spiritualités et dons pour s’affirmer elle-même. Plus un charisme tournera
son regard vers le coeur de l’Évangile plus son exercice sera ecclésial. Même si
cela coûte, c’est dans la communion qu’un charisme se révèle authentiquement
et mystérieusement fécond. Si elle vit ce défi, l’Église peut être un modèle pour
la paix dans le monde.
131. Les différences entre les personnes et les communautés sont parfois
inconfortables, mais l’Esprit Saint, qui suscite cette diversité, peut tirer de tout
quelque chose de bon, et le transformer en un dynamisme évangélisateur qui agit
par attraction. La diversité doit toujours être réconciliée avec l’aide de l’Esprit
Saint ; lui seul peut susciter la diversité, la pluralité, la multiplicité et, en même
temps, réaliser l’unité. En revanche, quand c’est nous qui prétendons être la
108 Cf. CONC. OECUM. VAT. II, Const. Dogm. Lumen gentium, sur l’Eglise, n. 12.
78
diversité et que nous nous enfermons dans nos particularismes, dans nos
exclusivismes, nous provoquons la division ; d’autre part, quand c’est nous qui
voulons construire l’unité avec nos plans humains, nous finissons par imposer
l’uniformité, l’homologation. Ceci n’aide pas à la mission de l’Église.
Culture, pensée et éducation
132. L’annonce à la culture implique aussi une annonce aux cultures
professionnelles, scientifiques et académiques. Il s’agit de la rencontre entre la
foi, la raison et les sciences qui vise à développer un nouveau discours sur la
crédibilité, une apologétique originale109 qui aide à créer les dispositions pour
que l’Évangile soit écouté par tous. Quand certaines catégories de la raison et
des sciences sont accueillies dans l’annonce du message, ces catégories ellesmêmes
deviennent des instruments d’évangélisation ; c’est l’eau changée en vin.
C’est ce qui une fois adopté, n’est pas seulement racheté, mais devient
instrument de l’Esprit pour éclairer et rénover le monde.
133. Du moment que la préoccupation de l’évangélisateur de rejoindre toute
personne ne suffit pas, et que l’Évangile doit aussi être annoncé aux cultures
dans leur ensemble, la théologie – et pas seulement la théologie pastorale – en
dialogue avec les autres sciences et expériences humaines revêt une grande
importance pour penser comment faire parvenir la proposition de l’Évangile à la
diversité des contextes culturels et des destinataires.110 Engagée dans
l’évangélisation, l’Église apprécie et encourage le charisme des théologiens et
leur effort dans la recherche théologique qui promeut le dialogue avec le monde
de la culture et de la science. Je fais appel aux théologiens afin qu’ils
accomplissent ce service comme faisant partie de la mission salvifique de
109 Cf. Proposition 17.
110 Cf. Proposition 30.
79
l’Église. Mais il est nécessaire, qu’à cette fin, ils aient à coeur la finalité
évangélisatrice de l’Église et de la théologie elle-même, et qu’ils ne se
contentent pas d’une théologie de bureau.
134. Les Universités sont un milieu privilégié pour penser et développer cet
engagement d’évangélisation de manière interdisciplinaire et intégrée. Les
écoles catholiques qui se proposent toujours de conjuguer la tâche éducative
avec l’annonce explicite de l’Évangile constituent un apport de valeur à
l’évangélisation de la culture, même dans les pays et les villes où une situation
défavorable nous encourage à faire preuve de créativité pour trouver les chemins
adéquats.111
2. L’homélie
135. Considérons maintenant la prédication dans la liturgie, qui demande une
sérieuse évaluation de la part des pasteurs. Je m’attarderai en particulier, et avec
un certain soin, à l’homélie et à sa préparation, car les réclamations à l’égard de
ce grand ministère sont nombreuses, et nous ne pouvons pas faire la sourde
oreille. L’homélie est la pierre de touche pour évaluer la proximité et la capacité
de rencontre d’un pasteur avec son peuple. De fait, nous savons que les fidèles
lui donnent beaucoup d’importance ; et ceux-ci, comme les ministres ordonnés
eux-mêmes, souffrent souvent, les uns d’écouter, les autres de prêcher. Il est
triste qu’il en soit ainsi. L’homélie peut être vraiment une intense et heureuse
expérience de l’Esprit, une rencontre réconfortante avec la Parole, une source
constante de renouveau et de croissance.
136. Renouvelons notre confiance dans la prédication, qui se fonde sur la
conviction que c’est Dieu qui veut rejoindre les autres à travers le prédicateur, et
111 Cf. Proposition 27.
80
qu’il déploie sa puissance à travers la parole humaine. Saint Paul parle avec
force de la nécessité de prêcher, parce que le Seigneur a aussi voulu rejoindre les
autres par notre parole (cf. Rm 10, 14-17). Par la parole, notre Seigneur s’est
conquis le coeur des gens. Ils venaient l’écouter de partout (cf. Mc 1, 45). Ils
restaient émerveillés, “buvant” ses enseignements (cf. Mc 6, 2). Ils sentaient
qu’il leur parlait comme quelqu’un qui a autorité (cf. Mc 1, 27). Avec la parole,
les Apôtres, qu’il a institués « pour être ses compagnons et les envoyer prêcher »
(Mc 3, 14), attiraient tous les peuples dans le sein de l’Église (cf. Mc 16, 15.20).
Le contexte liturgique
137. Il faut se rappeler maintenant que « la proclamation liturgique de la Parole
de Dieu, surtout dans le cadre de l’assemblée eucharistique, est moins un
moment de méditation et de catéchèse que le dialogue de Dieu avec son peuple,
dialogue où sont proclamées les merveilles du salut et continuellement
proposées les exigences de l’Alliance ».112 L’homélie a une valeur spéciale qui
provient de son contexte eucharistique, qui dépasse toutes les catéchèses parce
qu’elle est le moment le plus élevé du dialogue entre Dieu et son peuple, avant
la communion sacramentelle. L’homélie reprend ce dialogue qui est déjà engagé
entre le Seigneur et son peuple. Celui qui prêche doit discerner le coeur de sa
communauté pour chercher où est vivant et ardent le désir de Dieu, et aussi où
ce dialogue, qui était amoureux, a été étouffé ou n’a pas pu donner de fruit.
138. L’homélie ne peut pas être un spectacle de divertissement, elle ne répond
pas à la logique des moyens médiatiques, mais elle doit donner ferveur et sens à
la célébration. C’est un genre particulier, puisqu’il s’agit d’une prédication dans
le cadre d’une célébration liturgique ; par conséquent elle doit être brève et
éviter de ressembler à une conférence ou à un cours. Le prédicateur peut être
112 JEAN-PAUL II, Lett. ap. Dies Domini (31 mai 1998), n. 41 : AAS 90 (1998), 738-739.
81
capable de maintenir l’intérêt des gens durant une heure, mais alors sa parole
devient plus importante que la célébration de la foi. Si l’homélie se prolonge
trop, elle nuit à deux caractéristiques de la célébration liturgique : l’harmonie
entre ses parties et son rythme. Quand la prédication se réalise dans le contexte
liturgique, elle s’intègre comme une partie de l’offrande qui est remise au Père
et comme médiation de la grâce que le Christ répand dans la célébration. Ce
contexte même exige que la prédication oriente l’assemblée, et aussi le
prédicateur, vers une communion avec le Christ dans l’Eucharistie qui
transforme la vie. Ceci demande que la parole du prédicateur ne prenne pas une
place excessive, de manière à ce que le Seigneur brille davantage que le
ministre.
La conversation d’une mère
139. Nous avons dit que le Peuple de Dieu, par l’action constante de l’Esprit en
lui, s’évangélise continuellement lui-même. Qu’implique cette conviction pour
le prédicateur ? Elle nous rappelle que l’Église est mère et qu’elle prêche au
peuple comme une mère parle à son enfant, sachant que l’enfant a confiance que
tout ce qu’elle lui enseigne sera pour son bien parce qu’il se sait aimé. De plus,
la mère sait reconnaître tout ce que Dieu a semé chez son enfant, elle écoute ses
préoccupations et apprend de lui. L’esprit d’amour qui règne dans une famille
guide autant la mère que l’enfant dans leur dialogue, où l’on enseigne et
apprend, où l’on se corrige et apprécie les bonnes choses. Il en est ainsi
également dans l’homélie. L’Esprit, qui a inspiré les Évangiles et qui agit dans
le peuple de Dieu, inspire aussi comment on doit écouter la foi du peuple, et
comment on doit prêcher à chaque Eucharistie. La prédication chrétienne, par
conséquent, trouve au coeur de la culture du peuple une source d’eau vive, tant
pour savoir ce qu’elle doit dire que pour trouver la manière appropriée de le
dire. De même qu’on aime que l’on nous parle dans notre langue maternelle, de
82
même aussi, dans la foi, nous aimons que l’on nous parle avec les termes de la
“culture maternelle”, avec les termes du dialecte maternel (cf. 2M, 21.27), et le
coeur se dispose à mieux écouter. Cette langue est un ton qui transmet courage,
souffle, force et impulsion.
140. On doit favoriser et cultiver ce milieu maternel et ecclésial dans lequel se
développe le dialogue du Seigneur avec son peuple, moyennant la proximité de
coeur du prédicateur, la chaleur de son ton de voix, la douceur du style de ses
phrases, la joie de ses gestes. Même dans les cas où l’homélie est un peu
ennuyeuse, si cet esprit maternel et ecclésial est perceptible, elle sera toujours
féconde, comme les conseils ennuyeux d’une mère donnent du fruit avec le
temps dans le coeur de ses enfants.
141. On reste admiratif des moyens qu’emploie le Seigneur pour dialoguer avec
son peuple, pour révéler son mystère à tous, pour captiver les gens simples avec
des enseignements si élevés et si exigeants. Je crois que le secret se cache dans
ce regard de Jésus vers le peuple, au-delà de ses faiblesses et de ses chutes :
« Sois sans crainte petit troupeau, car votre Père s’est complu à vous donner le
Royaume » (Lc 12, 32) ; Jésus prêche dans cet esprit. Plein de joie dans l’Esprit,
il bénit le Père qui attire les petits : « Je te bénis Père, Seigneur du ciel et de la
terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux
tout-petits » (Lc 10, 21). Le Seigneur se complaît vraiment à dialoguer avec son
peuple, et le prédicateur doit faire sentir aux gens ce plaisir du Seigneur.
Des paroles qui font brûler les coeurs
142. Un dialogue est beaucoup plus que la communication d’une vérité. Il se
réalise par le goût de parler et par le bien concret qui se communique entre ceux
qui s’aiment au moyen des paroles. C’est un bien qui ne consiste pas en des
83
choses, mais dans les personnes elles-mêmes qui se donnent mutuellement dans
le dialogue. La prédication purement moraliste ou endoctrinante, comme aussi
celle qui se transforme en un cours d’exégèse, réduit cette communication entre
les coeurs qui se fait dans l’homélie et qui doit avoir un caractère quasi
sacramentel : « La foi naît de ce qu’on entend dire et ce qu’on entend dire vient
de la parole du Christ » (Rm 10, 17). Dans l’homélie, la vérité accompagne la
beauté et le bien. Pour que la beauté des images que le Seigneur utilise pour
stimuler à la pratique du bien se communique, il ne doit pas s’agir de vérités
abstraites ou de froids syllogismes. La mémoire du peuple fidèle, comme celle
de Marie, doit rester débordante des merveilles de Dieu. Son coeur, ouvert à
l’espérance d’une pratique joyeuse et possible de l’amour qui lui a été annoncé,
sent que chaque parole de l’Écriture est avant tout un don, avant d’être une
exigence.
143. Le défi d’une prédication inculturée consiste à transmettre la synthèse du
message évangélique, et non des idées ou des valeurs décousues. Là où se trouve
ta synthèse, là se trouve ton coeur. La différence entre faire la lumière sur la
synthèse et faire la lumière sur des idées décousues entre elles est la même qu’il
y a entre l’ennui et l’ardeur du coeur. Le prédicateur a la très belle et difficile
mission d’unir les coeurs qui s’aiment : celui du Seigneur et ceux de son peuple.
Le dialogue entre Dieu et son peuple renforce encore plus l’Alliance qu’il y a
entre eux et resserre le lien de la charité. Durant le temps de l’homélie, les coeurs
des croyants font silence et Le laissent leur parler. Le Seigneur et son peuple se
parlent de mille manières directement, sans intermédiaires. Cependant, dans
l’homélie ils veulent que quelqu’un serve d’instrument et exprime leurs
sentiments, de manière à ce qu’ensuite, chacun puisse choisir comment
continuer sa conversation. La parole est essentiellement médiatrice et demande
non seulement les deux qui dialoguent, mais aussi un prédicateur qui la
repropose comme telle, convaincu que « ce n’est pas nous que nous proclamons,
84
mais le Christ Jésus, Seigneur ; nous ne sommes, nous, que vos serviteurs, à
cause de Jésus » (2 Co 4, 5).
144. Parler avec le coeur implique de le tenir, non seulement ardent, mais aussi
éclairé par l’intégrité de la Révélation et par le chemin que cette Parole a
parcouru dans le coeur de l’Église et de notre peuple fidèle au cours de l’histoire.
L’identité chrétienne, qui est l’étreinte baptismale que nous a donnée le Père
quand nous étions petits, nous fait aspirer ardemment, comme des enfants
prodigues – et préférés en Marie – à l’autre étreinte, celle du Père
miséricordieux qui nous attend dans la gloire. Faire en sorte que notre peuple se
sente comme entre ces deux étreintes est la tâche difficile mais belle de celui qui
prêche l’Évangile.
3. La préparation de la prédication
145. La préparation de la prédication est une tâche si importante qu’il convient
d’y consacrer un temps prolongé d’étude, de prière, de réflexion et de créativité
pastorale. Avec beaucoup d’affection, je désire m’attarder à proposer un
itinéraire de préparation de l’homélie. Ce sont des indications qui pour certains
pourront paraître évidentes, mais je considère opportun de les suggérer pour
rappeler la nécessité de consacrer le temps nécessaire à ce précieux ministère.
Certains curés soutiennent souvent que cela n’est pas possible en raison de la
multitude des tâches qu’ils doivent remplir ; cependant, j’ose demander que
chaque semaine, un temps personnel et communautaire suffisamment prolongé
soit consacré à cette tâche, même s’il faut donner moins de temps à d’autres
engagements, même importants. La confiance en l’Esprit Saint qui agit dans la
prédication n’est pas purement passive, mais active et créative. Elle implique de
s’offrir comme instrument (cf. Rm 12, 1), avec toutes ses capacités, pour
85
qu’elles puissent être utilisées par Dieu. Un prédicateur qui ne se prépare pas
n’est pas “spirituel”, il est malhonnête et irresponsable envers les dons qu’il a
reçus.
Le culte de la vérité
146. Le premier pas, après avoir invoqué l’Esprit Saint, consiste à prêter toute
l’attention au texte biblique, qui doit être le fondement de la prédication. Quand
on s’attarde à chercher à comprendre quel est le message d’un texte, on exerce le
« culte de la vérité ».113 C’est l’humilité du coeur qui reconnaît que la Parole
nous transcende toujours, que nous n’en sommes « ni les maîtres, ni les
propriétaires, mais les dépositaires, les hérauts, les serviteurs ».114 Cette attitude
de vénération humble et émerveillée de la Parole s’exprime en prenant du temps
pour l’étudier avec la plus grande attention et avec une sainte crainte de la
manipuler. Pour pouvoir interpréter un texte biblique, il faut de la patience,
abandonner toute inquiétude et y consacrer temps, intérêt et dévouement gratuit.
Il faut laisser de côté toute préoccupation qui nous assaille pour entrer dans un
autre domaine d’attention sereine. Ce n’est pas la peine de se consacrer à lire un
texte biblique si on veut obtenir des résultats rapides, faciles ou immédiats. C’est
pourquoi, la préparation de la prédication demande de l’amour. On consacre un
temps gratuit et sans hâte uniquement aux choses et aux personnes qu’on aime ;
et ici il s’agit d’aimer Dieu qui a voulu nous parler. À partir de cet amour, on
peut consacrer tout le temps nécessaire, avec l’attitude du disciple : « Parle
Seigneur, ton serviteur écoute » (1S 3, 9).
113 PAUL VI, Exhort. apost. Evangelii nuntiandi (8 décembre 1975), n. 78 : AAS 68 (1976), 71.
114 Ibid.
86
147. Avant tout il convient d’être sûr de comprendre convenablement la
signification des paroles que nous lisons. Je veux insister sur quelque chose qui
semble évident mais qui n’est pas toujours pris en compte : le texte biblique que
nous étudions a deux ou trois mille ans, son langage est très différent de celui
que nous utilisons aujourd’hui. Bien qu’il nous semble comprendre les paroles
qui sont traduites dans notre langue, cela ne signifie pas que nous comprenions
correctement ce qu’a voulu exprimer l’écrivain sacré. Les différents moyens
qu’offre l’analyse littéraire sont connus : prêter attention aux mots qui sont
répétés ou mis en relief, reconnaître la structure et le dynamisme propre d’un
texte, considérer la place qu’occupent les personnages, etc. Mais le but n’est pas
de comprendre tous les petits détails d’un texte, le plus important est de
découvrir quel est le message principal, celui qui structure le texte et lui donne
unité. Si le prédicateur ne fait pas cet effort, il est possible que même sa
prédication n’ait ni unité ni ordre ; son discours sera seulement une somme
d’idées variées sans lien les unes avec les autres qui ne réussiront pas à
mobiliser les auditeurs. Le message central est celui que l’auteur a voulu
transmettre en premier lieu, ce qui implique non seulement de reconnaître une
idée, mais aussi l’effet que cet auteur a voulu produire. Si un texte a été écrit
pour consoler, il ne devrait pas être utilisé pour corriger des erreurs ; s’il a été
écrit pour exhorter, il ne devrait pas être utilisé pour instruire ; s’il a été écrit
pour enseigner quelque chose sur Dieu, il ne devrait pas être utilisé pour
expliquer différentes idées théologiques ; s’il a été écrit pour motiver la louange
ou la tâche missionnaire, ne l’utilisons pas pour informer des dernières
nouvelles.
148. Certainement, pour comprendre de façon adéquate le sens du message
central d’un texte, il est nécessaire de le mettre en connexion avec
l’enseignement de toute la Bible, transmise par l’Église. C’est là un principe
87
important de l’interprétation de la Bible, qui tient compte du fait que l’Esprit
Saint n’a pas inspiré seulement une partie, mais la Bible tout entière, et que pour
certaines questions, le peuple a grandi dans sa compréhension de la volonté de
Dieu à partir de l’expérience vécue. De cette façon, on évite les interprétations
fausses ou partielles, qui contredisent d’autres enseignements de la même
Écriture. Mais cela ne signifie pas affaiblir l’accent propre et spécifique du texte
sur lequel on doit prêcher. Un des défauts d’une prédication lassante et
inefficace est justement celui de ne pas être en mesure de transmettre la force
propre du texte proclamé.
La personnalisation de la Parole
149. Le prédicateur « doit tout d’abord acquérir une grande familiarité
personnelle avec la Parole de Dieu. Il ne lui suffit pas d’en connaître l’aspect
linguistique ou exégétique, ce qui est cependant nécessaire. Il lui faut accueillir
la Parole avec un coeur docile et priant, pour qu’elle pénètre à fond dans ses
pensées et ses sentiments et engendre en lui un esprit nouveau »115. Cela nous
fait du bien de renouveler chaque jour, chaque dimanche, notre ferveur en
préparant l’homélie, et en vérifiant si grandit en nous l’amour de la Parole que
nous prêchons. Il ne faut pas oublier qu’« en particulier, la sainteté plus ou
moins réelle du ministre a une véritable influence sur sa façon d’annoncer la
Parole ».116 Comme l’affirme saint Paul, « nous prêchons, cherchant à plaire non
pas aux hommes mais à Dieu qui éprouve nos coeurs » (1 Th 2, 4). Si nous avons
les premiers ce vif désir d’écouter la Parole que nous devons prêcher, elle se
transmettra d’une façon ou d’une autre au Peuple de Dieu : « C’est du trop-plein
du coeur que la bouche parle » (Mt 12, 34). Les lectures du dimanche
115 JEAN-PAUL II, Exhort. apost. post-synodale Pastores dabo vobis (25 mars 1992), n. 26 : AAS 84 (1992), 698.
116 Ibid n. 25 : AAS 84 (1992), 696.
88
résonneront dans toute leur splendeur dans le coeur du peuple, si elles ont ainsi
résonné en premier lieu dans le coeur du pasteur.
150. Jésus s’irritait devant ces supposés maîtres, très exigeants pour les autres,
qui enseignaient la Parole de Dieu, mais ne se laissaient pas éclairer par elle :
« Ils lient de pesants fardeaux et les imposent aux épaules des gens, mais euxmêmes
se refusent à les remuer du doigt » (Mt 23, 4). L’Apôtre Jacques
exhortait : « Ne soyez pas nombreux, mes frères, à devenir docteurs. Vous le
savez, nous n’en recevrons qu’un jugement plus sévère » (Jc 3, 1). Quiconque
veut prêcher, doit d’abord être disposé à se laisser toucher par la Parole et à la
faire devenir chair dans son existence concrète. De cette façon, la prédication
consistera dans cette activité si intense et féconde qui est de « transmettre aux
autres ce qu’on a contemplé »117. Pour tout cela, avant de préparer concrètement
ce que l’on dira dans la prédication, on doit accepter d’être blessé d’abord par
cette Parole qui blessera les autres, parce que c’est une Parole vivante et
efficace, qui, comme un glaive « pénètre jusqu’au point de division de l’âme et
de l’esprit, des articulations et des moelles, et peut juger les sentiments et les
pensées du coeur » (He 4, 12). Cela revêt une importance pastorale. À notre
époque aussi, les gens préfèrent écouter les témoins : « ils ont soif d’authenticité
[…] Le monde réclame des évangélisateurs qui lui parlent d’un Dieu qu’ils
connaissent et fréquentent comme s’ils voyaient l’invisible ».118
151. Il ne nous est pas demandé d’être immaculés, mais plutôt que nous soyons
toujours en croissance, que nous vivions le désir profond de progresser sur la
voie de l’Évangile, et que nous ne baissions pas les bras. Il est indispensable que
le prédicateur ait la certitude que Dieu l’aime, que Jésus Christ l’a sauvé, que
117 SAINT THOMAS D’AQUIN, S. Th. II-II, q. 188, a. 6.
118 PAUL VI, Exhort. apost. Evangelii nuntiandi (8 décembre 1975), n. 76 : AAS 68 (1976), 68.
89
son amour a toujours le dernier mot. Devant tant de beauté, il sentira de
nombreuses fois que sa vie ne lui rend pas pleinement gloire et il désirera
sincèrement mieux répondre à un amour si grand. Mais s’il ne s’arrête pas pour
écouter la Parole avec une ouverture sincère, s’il ne fait pas en sorte qu’elle
touche sa vie, qu’elle le remette en question, qu’elle l’exhorte, qu’elle le secoue,
s’il ne consacre pas du temps pour prier avec la Parole, alors, il sera un faux
prophète, un escroc ou un charlatan sans consistance. En tous cas, à partir de la
reconnaissance de sa pauvreté et avec le désir de s’engager davantage, il pourra
toujours donner Jésus Christ, disant comme Pierre : « De l’argent ou de l’or, je
n’en ai pas, mais ce que j’ai, je te le donne » (Ac 3, 6). Le Seigneur veut nous
utiliser comme des êtres vivants, libres et créatifs, qui se laissent pénétrer par sa
Parole avant de la transmettre ; son message doit passer vraiment à travers le
prédicateur, non seulement à travers la raison, mais en prenant possession de
tout son être. L’Esprit Saint, qui a inspiré la Parole, est celui qui « aujourd’hui
comme aux débuts de l’Église, agit en chaque évangélisateur qui se laisse
posséder et conduire par lui, et met dans sa bouche les mots que seul il ne
pourrait trouver».119
La lecture spirituelle
152. Il existe une modalité concrète pour écouter ce que le Seigneur veut nous
dire dans sa Parole et pour nous laisser transformer par son Esprit. Et c’est ce
que nous appelons ‘lectio divina’. Elle consiste dans la lecture de la Parole de
Dieu à l’intérieur d’un moment de prière pour lui permettre de nous illuminer et
de nous renouveler. Cette lecture orante de la Bible n’est pas séparée de l’étude
que le prédicateur accomplit pour identifier le message central du texte ; au
contraire, il doit partir de là, pour chercher à découvrir ce que dit ce message lui-
119 Ibid. n. 75 : AAS 68 (1976), 65.
90
même à sa vie. La lecture spirituelle d’un texte doit partir de sa signification
littérale. Autrement, on fera facilement dire au texte ce qui convient, ce qui sert
pour confirmer ses propres décisions, ce qui s’adapte à ses propres schémas
mentaux. Cela serait, en définitive, utiliser quelque chose de sacré à son propre
avantage et transférer cette confusion au peuple de Dieu. Il ne faut jamais
oublier que parfois, « Satan lui-même se déguise bien en ange de lumière »
(2 Co 11, 14).
153. En présence de Dieu, dans une lecture calme du texte, il est bien de se
demander par exemple : « Seigneur, qu’est-ce que ce texte me dit à moi ?
Qu’est-ce que tu veux changer dans ma vie avec ce message ? Qu’est-ce qui
m’ennuie dans ce texte ? Pourquoi cela ne m’intéresse-t-il pas ? » ou : « Qu’estce
qui me plaît, qu’est-ce qui me stimule dans cette Parole ? Qu’est-ce qui
m’attire ? Pourquoi est-ce que cela m’attire ? ». Quand on cherche à écouter le
Seigneur, il est normal d’avoir des tentations. Une d’elles est simplement de se
sentir gêné ou oppressé, et de se fermer sur soi-même ; une autre tentation très
commune est de commencer à penser à ce que le texte dit aux autres, pour éviter
de l’appliquer à sa propre vie. Il arrive aussi qu’on commence à chercher des
excuses qui permettent d’affaiblir le message spécifique d’un texte. D’autres
fois, on retient que Dieu exige de nous une décision trop importante, que nous
ne sommes pas encore en mesure de prendre. Cela porte beaucoup de personnes
à perdre la joie de la rencontre avec la Parole, mais cela voudrait dire oublier
que personne n’est plus patient que Dieu le Père, que personne ne comprend et
ne sait attendre comme lui. Il invite toujours à faire un pas de plus, mais il
n’exige pas une réponse complète si nous n’avons pas encore parcouru le
chemin qui la rend possible. Il désire simplement que nous regardions avec
sincérité notre existence et que nous la présentions sans feinte à ses yeux, que
91
nous soyons disposés à continuer de grandir, et que nous lui demandions ce que
nous ne réussissons pas encore à obtenir.
À l’écoute du peuple
154. Le prédicateur doit aussi se mettre à l’écoute du peuple, pour découvrir ce
que les fidèles ont besoin de s’entendre dire. Un prédicateur est un contemplatif
de la Parole et aussi un contemplatif du peuple. De cette façon, il découvre « les
aspirations, les richesses et limites, les façons de prier, d’aimer, de considérer la
vie et le monde qui marquent tel ou tel ensemble humain », prenant en
considération « le peuple concret avec ses signes et ses symboles et répondant
aux questions qu’il pose ».120 Il s’agit de relier le message du texte biblique à
une situation humaine, à quelque chose qu’ils vivent, à une expérience qui a
besoin de la lumière de la Parole. Cette préoccupation ne répond pas à une
attitude opportuniste ou diplomatique, mais elle est profondément religieuse et
pastorale. Au fond, il y a une « sensibilité spirituelle pour lire dans les
événements le message de Dieu »121 et cela est beaucoup plus que trouver
quelque chose d’intéressant à dire. Ce que l’on cherche à découvrir est « ce que
le Seigneur a à dire dans cette circonstance ».122 Donc la préparation de la
prédication se transforme en un exercice de discernement évangélique, dans
lequel on cherche à reconnaître – à la lumière de l’Esprit – « un appel que Dieu
fait retentir dans la situation historique elle-même ; aussi, en elle et par elle,
Dieu appelle le croyant ».123
120 Ibid. n. 63 : AAS 68 (1976), 53.
121 Ibid. n. 43 : AAS 68 (1976), 33.
122 Ibid.
123JEAN-PAUL II, Exhort. apost. post-synodale Pastores dabo vobis (25 mars 1992), n. 10 : AAS 84 (1992), 672.
92
155. Dans cette recherche, il est possible de recourir simplement à certaines
expériences humaines fréquentes, comme la joie d’une rencontre nouvelle, les
déceptions, la peur de la solitude, la compassion pour la douleur d’autrui,
l’insécurité devant l’avenir, la préoccupation pour une personne chère, etc. ; il
faut cependant avoir une sensibilité plus grande pour reconnaître ce qui intéresse
réellement leur vie. Rappelons qu’on n’a jamais besoin de répondre à des
questions que personne ne se pose ; il n’est pas non plus opportun d’offrir des
chroniques de l’actualité pour susciter de l’intérêt : pour cela il y a déjà les
programmes télévisés. Il est quand même possible de partir d’un fait pour que la
Parole puisse résonner avec force dans son invitation à la conversion, à
l’adoration, à des attitudes concrètes de fraternité et de service, etc., puisque
certaines personnes aiment parfois entendre dans la prédication des
commentaires sur la réalité, mais sans pour cela se laisser interpeller
personnellement.
Instruments pédagogiques
156. Certains croient pouvoir être de bons prédicateurs parce qu’ils savent ce
qu’ils doivent dire, mais ils négligent le comment, la manière concrète de
développer une prédication. Ils se fâchent quand les autres ne les écoutent pas ou
ne les apprécient pas, mais peut-être ne se sont-ils pas occupés de chercher la
manière adéquate de présenter le message. Rappelons-nous que « l’importance
évidente du contenu de l’évangélisation ne doit pas cacher l’importance des
voies et des moyens ».124 La préoccupation pour les modalités de la prédication
est elle aussi une attitude profondément spirituelle. Elle signifie répondre à
l’amour de Dieu, en se dévouant avec toutes nos capacités et notre créativité à la
mission qu’il nous confie ; mais c’est aussi un exercice d’amour délicat pour le
124 PAUL VI, Exhort. apost. Evangelii nuntiandi (8 décembre 1975), n. 40 : AAS 68 (1976), 31.
93
prochain, parce que nous ne voulons pas offrir aux autres quelque chose de
mauvaise qualité. Dans la Bible, par exemple, nous trouvons la recommandation
de préparer la prédication pour lui assurer une mesure correcte : « Résume ton
discours. Dis beaucoup en peu de mots » (Si 32, 8).
157. Seulement à titre d’exemples, rappelons quelques moyens pratiques qui
peuvent enrichir une prédication et la rendre plus attirante. Un des efforts les
plus nécessaires est d’apprendre à utiliser des images dans la prédication, c’està-
dire à parler avec des images. Parfois, on utilise des exemples pour rendre plus
compréhensible quelque chose qu’on souhaite expliquer, mais ces exemples
s’adressent souvent seulement au raisonnement ; les images, au contraire, aident
à apprécier et à accepter le message qu’on veut transmettre. Une image
attrayante fait que le message est ressenti comme quelque chose de familier, de
proche, de possible, en lien avec sa propre vie. Une image adéquate peut porter à
goûter le message que l’on désire transmettre, réveille un désir et motive la
volonté dans la direction de l’Évangile. Une bonne homélie, comme me disait un
vieux maître, doit contenir “une idée, un sentiment, une image”.
158. Paul VI disait déjà que les fidèles « attendent beaucoup de cette prédication
et de fait en reçoivent beaucoup de fruits, pourvu qu’elle soit simple, claire,
directe, adaptée ».125 La simplicité a à voir avec le langage utilisé. Il doit être le
langage que les destinataires comprennent pour ne pas courir le risque de parler
dans le vide. Il arrive fréquemment que les prédicateurs se servent de paroles
qu’ils ont apprises durant leurs études et dans des milieux déterminés, mais qui
ne font pas partie du langage commun des personnes qui les écoutent. Ce sont
des paroles propres à la théologie ou à la catéchèse, dont la signification n’est
pas compréhensible pour la majorité des chrétiens. Le plus grand risque pour un
125 Ibid. n. 43, AAS 68 (1976), 33.
94
prédicateur est de s’habituer à son propre langage et de penser que tous les
autres l’utilisent et le comprennent spontanément. Si l’on veut s’adapter au
langage des autres pour pouvoir les atteindre avec la Parole, on doit écouter
beaucoup, il faut partager la vie des gens et y prêter volontiers attention. La
simplicité et la clarté sont deux choses différentes. Le langage peut être très
simple, mais la prédication peut être peu claire. Elle peut devenir
incompréhensible à cause de son désordre, par manque de logique, ou parce
qu’elle traite en même temps différents thèmes. Par conséquent une autre tâche
nécessaire est de faire en sorte que la prédication ait une unité thématique, un
ordre clair et des liens entre les phrases, pour que les personnes puissent suivre
facilement le prédicateur et recueillir la logique de ce qu’il dit.
159. Une autre caractéristique est le langage positif. Il ne dit pas tant ce qu’il ne
faut pas faire, mais il propose plutôt ce que nous pouvons faire mieux. Dans tous
les cas, s’il indique quelque chose de négatif, il cherche toujours à montrer aussi
une valeur positive qui attire, pour ne pas s’arrêter à la lamentation, à la critique
ou au remords. En outre, une prédication positive offre toujours l’espérance,
oriente vers l’avenir, ne nous laisse pas prisonniers de la négativité. Quelle
bonne chose que prêtres, diacres et laïcs se réunissent périodiquement pour
trouver ensemble les instruments qui rendent la prédication plus attrayante !
4. Une évangélisation pour l’approfondissement du kerygme
160. Le mandat missionnaire du Seigneur comprend l’appel à la croissance de la
foi quand il indique : « leur apprenant à observer tout ce que je vous ai
prescrit » (Mt 28, 20). Ainsi apparaît clairement que la première annonce doit
donner lieu aussi à un chemin de formation et de maturation. L’évangélisation
95
cherche aussi la croissance, ce qui implique de prendre très au sérieux chaque
personne et le projet que le Seigneur a sur elle. Chaque être humain a toujours
plus besoin du Christ, et l’évangélisation ne devrait pas accepter que quelqu’un
se contente de peu, mais qu’il puisse dire pleinement : « Ce n’est plus moi qui
vis, mais le Christ qui vit en moi » (Ga 2, 20).
161. Il ne serait pas correct d’interpréter cet appel à la croissance exclusivement
ou prioritairement comme une formation doctrinale. Il s’agit d’« observer » ce
que le Seigneur nous a indiqué, comme réponse à son amour, d’où ressort, avec
toutes les vertus, ce commandement nouveau qui est le premier, le plus grand,
celui qui nous identifie le mieux comme disciples : « Voici quel est mon
commandement : vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés » (Jn 15,
12). Il est évident que, lorsque les auteurs du Nouveau Testament veulent
réduire à une dernière synthèse, au plus essentiel, le message moral chrétien, ils
nous présentent l’incontournable exigence de l’amour du prochain : « Celui qui
aime autrui a de ce fait accompli la loi… La charité est donc la loi dans sa
plénitude » (Rm 13, 8.10). Ainsi pour saint Paul, le précepte de l’amour ne
résume pas seulement la loi, mais il est le coeur et la raison de l’être : « Une
seule formule contient toute la Loi en sa plénitude : Tu aimeras ton prochain
comme toi-même » (Ga 5, 14). Et il présente à ses communautés la vie
chrétienne comme un chemin de croissance dans l’amour : « Que le Seigneur
vous fasse croître et abonder dans l’amour que vous avez les uns envers les
autres » (1 Th 3, 12). Aussi saint Jacques exhorte les chrétiens à accomplir « la
Loi royale suivant l’Écriture : Tu aimeras ton prochain comme toi-même, alors
vous faites bien » (2, 8), pour n’enfreindre aucun précepte.
162. D’autre part, ce chemin de réponse et de croissance est toujours précédé du
don, parce que cette autre demande du Seigneur le précède : « les baptisant au
96
nom… » (Mt 28,19). L’adoption en tant que fils que le Père offre gratuitement et
l’initiative du don de sa grâce (cf. Ep 2, 8-9 ; 1 Co 4, 7) sont la condition de la
possibilité de cette sanctification permanente qui plaît à Dieu et lui rend gloire.
Il s’agit de se laisser transformer dans le Christ par une vie progressive « selon
l’Esprit » (Rm 8, 5).
Une catéchèse kérygmatique et mystagogique
163. L’éducation et la catéchèse sont au service de cette croissance. Nous avons
déjà à notre disposition différents textes magistériels et matériaux sur la
catéchèse offerts par le Saint-Siège et par les différents Épiscopats. Je rappelle
l’Exhortation apostolique Catechesi tradendae (1979), le Directoire général
pour la catéchèse (1997) et d’autres documents dont il n’est pas nécessaire de
répéter ici le contenu actuel. Je voudrais m’arrêter seulement sur certaines
considérations qu’il me semble opportun de souligner.
164. Nous avons redécouvert que, dans la catéchèse aussi, la première annonce
ou “kérygme” a un rôle fondamental, qui doit être au centre de l’activité
évangélisatrice et de tout objectif de renouveau ecclésial. Le kérygme est
trinitaire. C’est le feu de l’Esprit qui se donne sous forme de langues et nous fait
croire en Jésus Christ, qui par sa mort et sa résurrection nous révèle et nous
communique l’infinie miséricorde du Père. Sur la bouche du catéchiste revient
toujours la première annonce : “Jésus Christ t’aime, il a donné sa vie pour te
sauver, et maintenant il est vivant à tes côtés chaque jour pour t’éclairer, pour te
fortifier, pour te libérer”. Quand nous disons que cette annonce est “la
première”, cela ne veut pas dire qu’elle se trouve au début et qu’après elle est
oubliée ou remplacée par d’autres contenus qui la dépassent. Elle est première
97
au sens qualitatif, parce qu’elle est l’annonce principale, celle que l’on doit
toujours écouter de nouveau de différentes façons et que l’on doit toujours
annoncer de nouveau durant la catéchèse sous une forme ou une autre, à toutes
ses étapes et ses moments.126 Pour cela aussi « le prêtre, comme l’Église, doit
prendre de plus en plus conscience du besoin permanent qu’il a d’être
évangélisé ».127
165. On ne doit pas penser que dans la catéchèse le kérygme soit abandonné en
faveur d’une formation qui prétendrait être plus “solide”. Il n’y a rien de plus
solide, de plus profond, de plus sûr, de plus consistant et de plus sage que cette
annonce. Toute la formation chrétienne est avant tout l’approfondissement du
kérygme qui se fait chair toujours plus et toujours mieux, qui n’omet jamais
d’éclairer l’engagement catéchétique, et qui permet de comprendre
convenablement la signification de n’importe quel thème que l’on développe
dans la catéchèse. C’est l’annonce qui correspond à la soif d’infini présente dans
chaque coeur humain. La centralité du kérygme demande certaines
caractéristiques de l’annonce qui aujourd’hui sont nécessaires en tout lieu :
qu’elle exprime l’amour salvifique de Dieu préalable à l’obligation morale et
religieuse, qu’elle n’impose pas la vérité et qu’elle fasse appel à la liberté,
qu’elle possède certaines notes de joie, d’encouragement, de vitalité, et une
harmonieuse synthèse qui ne réduise pas la prédication à quelques doctrines
parfois plus philosophiques qu’évangéliques. Cela exige de l’évangélisateur des
dispositions qui aident à mieux accueillir l’annonce : proximité, ouverture au
dialogue, patience, accueil cordial qui ne condamne pas.
126 Cf. Proposition 9.
127 JEAN-PAUL II, Exhort. apost. post-synodale Pastores dabo vobis (25 mars 1992), n. 26 : AAS 84 (1992), 698.
98
166. Une autre caractéristique de la catéchèse, qui s’est développée ces dernières
années est celle de l’initiation mystagogique,128 qui signifie essentiellement deux
choses : la progressivité nécessaire de l’expérience de formation dans laquelle
toute la communauté intervient et une valorisation renouvelée des signes
liturgiques de l’initiation chrétienne. De nombreux manuels et beaucoup de
programmes ne se sont pas encore laissés interpeller par la nécessité d’un
renouvellement mystagogique, qui pourrait assumer des formes très diverses en
accord avec le discernement de chaque communauté éducative. La rencontre
catéchétique est une annonce de la Parole et est centrée sur elle, mais elle a
toujours besoin d’un environnement adapté et d’une motivation attirante, de
l’usage de symboles parlants, de l’insertion dans un vaste processus de
croissance et de l’intégration de toutes les dimensions de la personne dans un
cheminement communautaire d’écoute et de réponse.
167. Il est bien que chaque catéchèse prête une attention spéciale à la “voie de la
beauté” (via pulchritudinis).129 Annoncer le Christ signifie montrer que croire en
Lui et le suivre n’est pas seulement quelque chose de vrai et de juste, mais aussi
quelque chose de beau, capable de combler la vie d’une splendeur nouvelle et
d’une joie profonde, même dans les épreuves. Dans cette perspective, toutes les
expressions d’authentique beauté peuvent être reconnues comme un sentier qui
aide à rencontrer le Seigneur Jésus. Il ne s’agit pas d’encourager un relativisme
esthétique,130 qui puisse obscurcir le lien inséparable entre vérité, bonté et
beauté, mais de récupérer l’estime de la beauté pour pouvoir atteindre le coeur
humain et faire resplendir en lui la vérité et la bonté du Ressuscité. Si, comme
affirme saint Augustin, nous n’aimons que ce qui est beau,131 le Fils fait homme,
révélation de la beauté infinie, est extrêmement aimable, et il nous attire à lui par
128 Cf. Proposition 38.
129 Cf. Proposition 20.
130 Cf. CONC. OECUM. VAT. II, Décret Inter mirifica, sur les moyens de communication sociale, n. 6.
131 Cf. AUGUSTIN, De musica, VI, 13, 38 : PL 32, 1183-1184 ; Confessions., IV, 13.20 : PL 32, 701.
99
des liens d’amour. Il est donc nécessaire que la formation à la via pulchritudinis
soit insérée dans la transmission de la foi. Il est souhaitable que chaque Église
particulière promeuve l’utilisation des arts dans son oeuvre d’évangélisation, en
continuité avec la richesse du passé, mais aussi dans l’étendue de ses multiples
expressions actuelles, dans le but de transmettre la foi dans un nouveau “langage
parabolique”.132 Il faut avoir le courage de trouver les nouveaux signes, les
nouveaux symboles, une nouvelle chair pour la transmission de la Parole,
diverses formes de beauté qui se manifestent dans les milieux culturels variés, y
compris ces modalités non conventionnelles de beauté, qui peuvent être peu
significatives pour les évangélisateurs, mais qui sont devenues particulièrement
attirantes pour les autres.
168. Pour ce qui concerne la proposition morale de la catéchèse, qui invite à
grandir dans la fidélité au style de vie de l’Évangile, il est opportun d’indiquer
toujours le bien désirable, la proposition de vie, de maturité, de réalisation, de
fécondité, à la lumière de laquelle on peut comprendre notre dénonciation des
maux qui peuvent l’obscurcir. Plus que comme experts en diagnostics
apocalyptiques ou jugements obscurs qui se complaisent à identifier chaque
danger ou déviation, il est bien qu’on puisse nous regarder comme de joyeux
messagers de propositions élevées, gardiens du bien et de la beauté qui
resplendissent dans une vie fidèle à l’Évangile.
L’accompagnement personnel des processus de croissance
169. Dans une civilisation paradoxalement blessée par l’anonymat et, en même
temps, obsédée par les détails de la vie des autres, malade de curiosité morbide,
132 BENOÎT XVI, Discours à l’occasion de la projection du documentaire “Art et foi – via pulchritudinis” ( 25
octobre 2012) : L’Osservatore Romano (27 octobre 2012), p. 7.
100
l’Église a besoin d’un regard de proximité pour contempler, s’émouvoir et
s’arrêter devant l’autre chaque fois que cela est nécessaire. En ce monde, les
ministres ordonnés et les autres agents pastoraux peuvent rendre présent le
parfum de la présence proche de Jésus et son regard personnel. L’Église devra
initier ses membres – prêtres, personnes consacrées et laïcs – à cet “art de
l’accompagnement”, pour que tous apprennent toujours à ôter leurs sandales
devant la terre sacrée de l’autre (cf. Ex 3, 5). Nous devons donner à notre
chemin le rythme salutaire de la proximité, avec un regard respectueux et plein
de compassion mais qui en même temps guérit, libère et encourage à mûrir dans
la vie chrétienne.
170. Bien que cela semble évident, l’accompagnement spirituel doit conduire
toujours plus vers Dieu, en qui nous pouvons atteindre la vraie liberté. Certains
se croient libres lorsqu’ils marchent à l’écart du Seigneur, sans s’apercevoir
qu’ils restent existentiellement orphelins, sans un abri, sans une demeure où
revenir toujours. Ils cessent d’être pèlerins et se transforment en errants, qui
tournent toujours autour d’eux-mêmes sans arriver nulle part.
L’accompagnement serait contreproductif s’il devenait une sorte de thérapie qui
renforce cette fermeture des personnes dans leur immanence, et cesse d’être un
pèlerinage avec le Christ vers le Père.
171. Plus que jamais, nous avons besoin d’hommes et de femmes qui, à partir
de leur expérience d’accompagnement, connaissent la manière de procéder, où
ressortent la prudence, la capacité de compréhension, l’art d’attendre, la docilité
à l’Esprit, pour protéger tous ensemble les brebis qui se confient à nous, des
loups qui tentent de disperser le troupeau. Nous avons besoin de nous exercer à
l’art de l’écoute, qui est plus que le fait d’entendre. Dans la communication avec
l’autre, la première chose est la capacité du coeur qui rend possible la proximité,
101
sans laquelle il n’existe pas une véritable rencontre spirituelle. L’écoute nous
aide à découvrir le geste et la parole opportune qui nous secouent de la tranquille
condition de spectateurs. C’est seulement à partir de cette écoute respectueuse et
capable de compatir qu’on peut trouver les chemins pour une croissance
authentique, qu’on peut réveiller le désir de l’idéal chrétien, l’impatience de
répondre pleinement à l’amour de Dieu et la soif de développer le meilleur de ce
que Dieu a semé dans sa propre vie. Toujours cependant avec la patience de
celui qui connaît ce qu’enseignait saint Thomas : quelqu’un peut avoir la grâce
et la charité, mais ne bien exercer aucune des vertus « à cause de certaines
inclinations contraires » qui persistent.133 En d’autres termes, le caractère
organique des vertus se donne toujours et nécessairement “in habitu”, bien que
les conditionnements puissent rendre difficiles les mises en oeuvre de ces
habitudes vertueuses. De là la nécessité d’« une pédagogie qui introduise les
personnes, pas à pas, à la pleine appropriation du mystère ».134 Pour atteindre ce
point de maturité, c’est-à-dire pour que les personnes soient capables de
décisions vraiment libres et responsables, il est indispensable de donner du
temps, avec une immense patience. Comme disait le bienheureux Pierre Fabre :
« Le temps est le messager de Dieu ».
172. Celui qui accompagne sait reconnaître que la situation de chaque sujet
devant Dieu et sa vie de grâce est un mystère que personne ne peut connaître
pleinement de l’extérieur. L’Évangile nous propose de corriger et d’aider à
grandir une personne à partir de la reconnaissance du caractère objectivement
mauvais de ses actions (cf. Mt 18, 15), mais sans émettre des jugements sur sa
responsabilité et sur sa culpabilité (cf. Mt 7, 1 ; Lc 6, 37). Dans tous les cas, un
bon accompagnateur ne cède ni au fatalisme ni à la pusillanimité. Il invite
toujours à vouloir se soigner, à se relever, à embrasser la croix, à tout laisser, à
133 S. Th. I-II q. 65, a. 3, ad 2 : « propter aliquas dispoitiones contrarias ».
134 JEAN-PAUL II, Exhort. apost. post-synodale Ecclesia in Asia (6 novembre 1999), n. 20: AAS 92 (2000), 481.
102
sortir toujours de nouveau pour annoncer l’Évangile. L’expérience personnelle
de nous laisser accompagner et soigner, réussissant à exprimer en toute sincérité
notre vie devant celui qui nous accompagne, nous enseigne à être patients et
compréhensifs avec les autres, et nous met en mesure de trouver les façons de
réveiller en eux la confiance, l’ouverture et la disposition à grandir.
173. L’accompagnement spirituel authentique commence toujours et progresse
dans le domaine du service de la mission évangélisatrice. La relation de Paul
avec Timothée et Tite est un exemple de cet accompagnement et de cette
formation durant l’action apostolique. En leur confiant la mission de s’arrêter
dans chaque ville pour « y achever l’organisation » (Tt 1, 5 ; cf. 1 Tm 1, 3-5), il
leur donne des critères pour la vie personnelle et pour l’action pastorale. Tout
cela se différencie clairement d’un type quelconque d’accompagnement
intimiste, d’autoréalisation isolée. Les disciples missionnaires accompagnent les
disciples missionnaires.
Au sujet de la Parole de Dieu
174. Ce n’est pas seulement l’homélie qui doit se nourrir de la Parole de Dieu.
Toute l’évangélisation est fondée sur elle, écoutée, méditée, vécue, célébrée et
témoignée. La Sainte Écriture est source de l’évangélisation. Par conséquent, il
faut se former continuellement à l’écoute de la Parole. L’Église n’évangélise pas
si elle ne se laisse pas continuellement évangéliser. Il est indispensable que la
Parole de Dieu « devienne toujours plus le coeur de toute activité ecclésiale ».135
La Parole de Dieu écoutée et célébrée, surtout dans l’Eucharistie, alimente et
fortifie intérieurement les chrétiens et les rend capables d’un authentique
135 BENOÎT XVI, Exhort. apost. post-synodale Verbum Domini (30 septembre 2010), n. 1 : AAS 102 (2010), 682.
103
témoignage évangélique dans la vie quotidienne. Nous avons désormais dépassé
cette ancienne opposition entre Parole et Sacrement. La Parole proclamée,
vivante et efficace, prépare à la réception du sacrement et dans le sacrement
cette Parole atteint son efficacité maximale.
175. L’étude de la Sainte Écriture doit être une porte ouverte à tous les
croyants.136 Il est fondamental que la Parole révélée féconde radicalement la
catéchèse et tous les efforts pour transmettre la foi.137 L’évangélisation demande
la familiarité avec la Parole de Dieu et cela exige que les diocèses, les paroisses
et tous les groupements catholiques proposent une étude sérieuse et persévérante
de la Bible, comme aussi en promeuvent la lecture orante personnelle et
communautaire.138 Nous ne cherchons pas à tâtons dans l’obscurité, nous ne
devons pas non plus attendre que Dieu nous adresse la parole, parce que
réellement « Dieu a parlé, il n’est plus le grand inconnu mais il s’est montré luimême
».139 Accueillons le sublime trésor de la Parole révélée.
CHAPITRE 4
LA DIMENSION SOCIALE DE L’EVANGELISATION
176. Évangéliser c’est rendre présent dans le monde le Royaume de Dieu. Mais
« aucune définition partielle et fragmentaire ne donne raison de la réalité riche,
complexe et dynamique qu’est l’évangélisation, sinon au risque de l’appauvrir et
même de la mutiler ».140 Je voudrais partager à présent mes préoccupations au
136 Cf. Proposition 11.
137 Cf. CONC. OECUM. VAT. II, Const. dogm. sur la Révélation divine Dei Verbum, nn. 21-22.
138 Cf. BENOÎT XVI, Exhort. apost. post-synodale Verbum Domini (30 septembre 2010), nn. 86-87 : AAS 102
(2010), 757-760.
139 BENOÎT XVI, Méditation durant la première Congrégation générale de la XIIIème du Synode des Évêques (8
octobre 2012) : AAS 104 (2012), 896.
140 PAUL VI, Exhort. apost. Evangelii nuntiandi (8 décembre 1975), n. 17 : AAS 68 (1976), 17.
104
sujet de la dimension sociale de l’évangélisation précisément parce que, si cette
dimension n’est pas dûment explicitée, on court toujours le risque de défigurer
la signification authentique et intégrale de la mission évangélisatrice.
1. Les répercussions communautaires et sociales du kérygme
177. Le kérygme possède un contenu inévitablement social : au coeur même de
l’Évangile, il y a la vie communautaire et l’engagement avec les autres. Le
contenu de la première annonce a une répercussion morale immédiate dont le
centre est la charité.
Confession de la foi et engagement social
178. Confesser un Père qui aime infiniment chaque être humain implique de
découvrir qu’« il lui accorde par cet amour une dignité infinie ».141 Confesser
que le Fils de Dieu a assumé notre chair signifie que chaque personne humaine a
été élevée jusqu’au coeur même de Dieu. Confesser que Jésus a donné son sang
pour nous nous empêche de maintenir le moindre doute sur l’amour sans limite
qui ennoblit tout être humain. Sa rédemption a une signification sociale parce
que « dans le Christ, Dieu ne rachète pas seulement l’individu mais aussi les
relations sociales entre les hommes ».142 Confesser que l’Esprit Saint agit en
tous implique de reconnaître qu’il cherche à pénétrer dans chaque situation
_____________________________
141 JEAN-PAUL II, Message à un groupe de personnes handicapées à Osnabrück Angelus (16 novembre 1980) :
Insegnamenti 3/2 (1980), 1232.
142 CONSEIL PONTIFICAL JUSTICE ET PAIX Compendium pour la Doctrine sociale de l’Église, n. 52.
105
humaine et dans tous les liens sociaux : « L’Esprit Saint possède une
imagination infinie, précisément de l’Esprit divin, qui sait dénouer les noeuds
même les plus complexes et les plus inextricables de l’histoire humaine ».143
L’évangélisation cherche à coopérer aussi à cette action libératrice de l’Esprit.
Le mystère même de la Trinité nous rappelle que nous avons été créés à l’image
de la communion divine, pour laquelle nous ne pouvons nous réaliser ni nous
sauver tout seuls. À partir du coeur de l’Évangile, nous reconnaissons la
connexion intime entre évangélisation et promotion humaine, qui doit
nécessairement s’exprimer et se développer dans toute l’action évangélisatrice.
L’acceptation de la première annonce, qui invite à se laisser aimer de Dieu et à
l’aimer avec l’amour que lui-même nous communique, provoque dans la vie de
la personne et dans ses actions une réaction première et fondamentale : désirer,
chercher et avoir à coeur le bien des autres.
179. Ce lien indissoluble entre l’accueil de l’annonce salvifique et un amour
fraternel effectif est exprimé dans certains textes de l’Écriture qu’il convient de
considérer et de méditer attentivement pour en tirer toutes les conséquences. Il
s’agit d’un message auquel fréquemment nous nous habituons, nous le répétons
presque mécaniquement, sans pouvoir nous assurer qu’il ait une réelle incidence
dans notre vie et dans nos communautés. Comme elle est dangereuse et nuisible,
cette accoutumance qui nous porte à perdre l’émerveillement, la fascination,
l’enthousiasme de vivre l’Évangile de la fraternité et de la justice ! La Parole de
Dieu enseigne que, dans le frère, on trouve le prolongement permanent de
l’Incarnation pour chacun de nous : « Dans la mesure où vous l’avez fait à l’un
de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40).
Tout ce que nous faisons pour les autres a une dimension transcendante : « De la
mesure dont vous mesurerez, on mesurera pour vous » (Mt 7, 2) ; et elle répond
143 JEAN-PAUL II, Catéchèse (24 avril 1991): Insegnamenti 14/1 (1991), 856.
106
à la miséricorde divine envers nous. « Montrez-vous compatissants comme votre
Père est compatissant. Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez
pas, et vous ne serez pas condamnés ; remettez, et il vous sera remis. Donnez et
l’on vous donnera… De la mesure dont vous mesurez, on mesurera pour vous en
retour » (Lc 6, 36-38). Ce qu’expriment ces textes c’est la priorité absolue de
« la sortie de soi vers le frère » comme un des deux commandements principaux
qui fondent toute norme morale et comme le signe le plus clair pour faire le
discernement sur un chemin de croissance spirituelle en réponse au don
absolument gratuit de Dieu. Pour cela même, « le service de la charité est, lui
aussi, une dimension constitutive de la mission de l’Église et il constitue une
expression de son essence-même ».144 Comme l’Église est missionnaire par
nature, ainsi surgit inévitablement d’une telle nature la charité effective pour le
prochain, la compassion qui comprend, assiste et promeut.
Le Royaume qui nous appelle
180. En lisant les Écritures, il apparaît du reste clairement que la proposition de
l’Évangile ne consiste pas seulement en une relation personnelle avec Dieu. Et
notre réponse d’amour ne devrait pas s’entendre non plus comme une simple
somme de petits gestes personnels en faveur de quelque individu dans le besoin,
ce qui pourrait constituer une sorte de “charité à la carte”, une suite d’actions
tendant seulement à tranquilliser notre conscience. La proposition est le
Royaume de Dieu (Lc 4, 43) ; il s’agit d’aimer Dieu qui règne dans le monde.
Dans la mesure où il réussira à régner parmi nous, la vie sociale sera un espace
de fraternité, de justice, de paix, de dignité pour tous. Donc, aussi bien l’annonce
que l’expérience chrétienne tendent à provoquer des conséquences sociales.
144 BENOÎT XVI, Lett. apost. en forme de motu proprio Intima Ecclesiae natura (11 novembre 2012) : AAS 104
(2012), 996.
107
Cherchons son Royaume : « Cherchez d’abord son Royaume et sa justice, et tout
cela vous sera donné par surcroît » (Mt 6, 33). Le projet de Jésus est d’instaurer
le Royaume de son Père ; il demande à ses disciples : « Proclamez que le
Royaume des cieux est tout proche » (Mt 10, 7).
181. Anticipé et grandissant parmi nous, le Royaume concerne tout et nous
rappelle ce principe de discernement que Paul VI proposait en relation au
véritable développement : « Tous les hommes et tout l’homme ».145 Nous savons
que « l’évangélisation ne serait pas complète si elle ne tenait pas compte des
rapports concrets et permanents qui existent entre l’Évangile et la vie,
personnelle, sociale, de l’homme ».146 Il s’agit du critère d’universalité, propre à
la dynamique de l’Évangile, du moment que le Père désire que tous les hommes
soient sauvés et que son dessein de salut consiste dans la récapitulation de toutes
choses, celles du ciel et celles de la terre sous un seul Seigneur, qui est le Christ
(cf. Ep 1, 10). Le mandat est : « Allez dans le monde entier ; proclamez
l’Évangile à toute la création » (Mc 16, 15), parce que « la création en attente,
aspire à la révélation des fils de Dieu » (Rm 8, 19). Toute la création signifie
aussi tous les aspects de la nature humaine, de sorte que « la mission de
l’annonce de la Bonne Nouvelle de Jésus Christ a une dimension universelle.
Son commandement de charité embrasse toutes les dimensions de l’existence,
toutes les personnes, tous les secteurs de la vie sociale et tous les peuples. Rien
d’humain ne peut lui être étranger ».147 L’espérance chrétienne véritable, qui
cherche le Royaume eschatologique, engendre toujours l’histoire.
L’enseignement de l’Église sur les questions sociales
145 PAUL VI, Lett. encycl. Populorum Progressio (26 mars 1967), n. 14 : AAS 59 (1967), 264.
146 PAUL VI, Exhort. apost. Evangelii nuntiandi (8 décembre 1975), n. 29 : AAS 68 (1976), 25.
147 Vème CONFERENCE GENERALE DE L’ÉPISCOPAT LATINO-AMERICAIN DES CARAÏBES, Document d’Aparecida (29
juin 2007), n. 380.
108
182. Les enseignements de l’Église sur les situations contingentes sont sujettes à
d’importants ou de nouveaux développements et peuvent être l’objet de
discussion, mais nous ne pouvons éviter d’être concrets – sans prétendre entrer
dans les détails – pour que les grands principes sociaux ne restent pas de simples
indications générales qui n’interpellent personne. Il faut en tirer les
conséquences pratiques afin qu’« ils puissent aussi avoir une incidence efficace
sur les situations contemporaines complexes ».148 Les pasteurs, en accueillant les
apports des différentes sciences, ont le droit d’émettre des opinions sur tout ce
qui concerne la vie des personnes, du moment que la tâche de l’évangélisation
implique et exige une promotion intégrale de chaque être humain. On ne peut
plus affirmer que la religion doit se limiter à la sphère privée et qu’elle existe
seulement pour préparer les âmes pour le ciel. Nous savons que Dieu désire le
bonheur de ses enfants, sur cette terre aussi, bien que ceux-ci soient appelés à la
plénitude éternelle, puisqu’il a créé toutes choses « afin que nous en jouissions »
(1 Tm 6, 17), pour que tous puissent en jouir. Il en découle que la conversion
chrétienne exige de reconsidérer « spécialement tout ce qui concerne l’ordre
social et la réalisation du bien commun ».149
183. En conséquence, personne ne peut exiger de nous que nous reléguions la
religion dans la secrète intimité des personnes, sans aucune influence sur la vie
sociale et nationale, sans se préoccuper de la santé des institutions de la société
civile, sans s’exprimer sur les événements qui intéressent les citoyens. Qui
oserait enfermer dans un temple et faire taire le message de saint François
d’Assise et de la bienheureuse Teresa de Calcutta ? Ils ne pourraient l’accepter.
Une foi authentique – qui n’est jamais confortable et individualiste – implique
148 CONSEIL PONTIFICAL JUSTICE ET PAIX Compendium pour la Doctrine sociale de l’Église, n. 9.
149 JEAN-PAUL II, Exhort. apost. post-synodale Ecclesia in America (22 janvier 1999) n. 27 : AAS 91 (1999), 762.
109
toujours un profond désir de changer le monde, de transmettre des valeurs, de
laisser quelque chose de meilleur après notre passage sur la terre. Nous aimons
cette magnifique planète où Dieu nous a placés, et nous aimons l’humanité qui
l’habite, avec tous ses drames et ses lassitudes, avec ses aspirations et ses
espérances, avec ses valeurs et ses fragilités. La terre est notre maison commune
et nous sommes tous frères. Bien que « l’ordre juste de la société et de l’État soit
un devoir essentiel du politique », l’Église « ne peut ni ne doit rester à l’écart
dans la lutte pour la justice ».150 Tous les chrétiens, et aussi les pasteurs, sont
appelés à se préoccuper de la construction d’un monde meilleur. Il s’agit de cela,
parce que la pensée sociale de l’Église est en premier lieu positive et fait des
propositions, oriente une action transformatrice, et en ce sens, ne cesse d’être un
signe d’espérance qui jaillit du coeur plein d’amour de Jésus Christ. En même
temps, elle unit « ses efforts à ceux que réalisent dans le domaine social les
autres Églises et Communautés ecclésiales, tant au niveau de la réflexion
doctrinale qu’au niveau pratique ».151
184. Ce n’est pas le moment ici de développer toutes les graves questions
sociales qui marquent le monde actuel, dont j’ai commenté certaines dans le
chapitre deux. Ceci n’est pas un document social, et pour réfléchir sur ces
thématiques différentes nous disposons d’un instrument très adapté dans le
Compendium de la Doctrine sociale de l’Église, dont je recommande vivement
l’utilisation et l’étude. En outre, ni le Pape, ni l’Église ne possèdent le monopole
de l’interprétation de la réalité sociale ou de la proposition de solutions aux
problèmes contemporains. Je peux répéter ici ce que Paul VI indiquait avec
lucidité : « Face à des situations aussi variées, il nous est difficile de prononcer
une parole unique, comme de proposer une solution qui ait une valeur
universelle. Telle n’est pas notre ambition, ni même notre mission. Il revient aux
150 BENOÎT XVI, Lett. enc. Deus caritas est (25 décembre 2005), n. 28 : AAS 98 (2006), 240.
151 CONSEIL PONTIFICAL JUSTICE ET PAIX Compendium pour la Doctrine sociale de l’Église, n. 12.
110
communautés chrétiennes d’analyser avec objectivité la situation propre de leur
pays ».152
185. Dans la suite, je chercherai à me concentrer sur deux grandes questions qui
me semblent fondamentales en ce moment de l’histoire. Je les développerai avec
une certaine ampleur parce que je considère qu’elles détermineront l’avenir de
l’humanité. Il s’agit, en premier lieu, de l’intégration sociale des pauvres et, en
outre, de la paix et du dialogue social.
2. L’intégration sociale des pauvres
186. De notre foi au Christ qui s’est fait pauvre, et toujours proche des pauvres
et des exclus, découle la préoccupation pour le développement intégral des plus
abandonnés de la société.
Unis à Dieu nous écoutons un cri
187. Chaque chrétien et chaque communauté sont appelés à être instruments de
Dieu pour la libération et la promotion des pauvres, de manière à ce qu’ils
puissent s’intégrer pleinement dans la société ; ceci suppose que nous soyons
dociles et attentifs à écouter le cri du pauvre et à le secourir. Il suffit de recourir
aux Écritures pour découvrir comment le Père qui est bon veut écouter le cri des
pauvres : « J’ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte. J’ai entendu son
cri devant ses oppresseurs ; oui, je connais ses angoisses. Je suis descendu pour
le délivrer […] Maintenant va, je t’envoie… » (Ex 3, 7-8.10), et a souci de leurs
nécessités : « Alors les Israélites crièrent vers le Seigneur et le Seigneur leur
suscita un sauveur » (Jg 3, 15) Faire la sourde oreille à ce cri, alors que nous
152 PAUL VI, Lett. ap. Octogesima adveniens (14 mai 1971), n. 4: AAS 63 (1971), 403.
111
sommes les instruments de Dieu pour écouter le pauvre, nous met en dehors de
la volonté du Père et de son projet, parce que ce pauvre « en appellerait au
Seigneur contre toi, et tu serais chargé d’un péché » (Dt 15, 9). Et le manque de
solidarité envers ses nécessités affecte directement notre relation avec Dieu :
« Si quelqu’un te maudit dans sa détresse, son Créateur exaucera son
imprécation » (Si 4, 6). L’ancienne question revient toujours : « Si quelqu’un,
jouissant des biens de ce monde, voit son frère dans la nécessité et lui ferme ses
entrailles, comment l’amour de Dieu demeurerait-il en lui ? » (1 Jn 3, 17).
Souvenons-nous aussi comment, avec une grande radicalité, l’Apôtre Jacques
reprenait l’image du cri des opprimés : « Le salaire dont vous avez frustré les
ouvriers qui ont fauché vos champs, crie, et les clameurs des moissonneurs sont
parvenues aux oreilles du Seigneur des Armées » (5, 4).
188. L’Église a reconnu que l’exigence d’écouter ce cri vient de l’oeuvre
libératrice de la grâce elle-même en chacun de nous ; il ne s’agit donc pas d’une
mission réservée seulement à quelques-uns : « L’Église guidée par l’Évangile de
la miséricorde et par l’amour de l’homme, entend la clameur pour la justice et
veut y répondre de toutes ses forces ».153 Dans ce cadre on comprend la
demande de Jésus à ses disciples : « Donnez-leur vous-mêmes à manger » (Mc
6, 37), ce qui implique autant la coopération pour résoudre les causes
structurelles de la pauvreté et promouvoir le développement intégral des
pauvres, que les gestes simples et quotidiens de solidarité devant les misères très
concrètes que nous rencontrons. Le mot “solidarité” est un peu usé et, parfois,
on l’interprète mal, mais il désigne beaucoup plus que quelques actes
sporadiques de générosité. Il demande de créer une nouvelle mentalité qui pense
en termes de communauté, de priorité de la vie de tous sur l’appropriation des
biens par quelques-uns.
153 CONGREGATION POUR LA DOCTRINE DE LA FOI, Instruction Libertatis nuntius (6 août 1984), XI, 1 : AAS 76
(1984), 903.
112
189. La solidarité est une réaction spontanée de celui qui reconnaît la fonction
sociale de la propriété et la destination universelle des biens comme réalités
antérieures à la propriété privée. La possession privée des biens se justifie pour
les garder et les accroître de manière à ce qu’ils servent mieux le bien commun,
c’est pourquoi la solidarité doit être vécue comme la décision de rendre au
pauvre ce qui lui revient. Ces convictions et pratiques de solidarité, quand elles
prennent chair, ouvrent la route à d’autres transformations structurelles et les
rendent possibles. Un changement des structures qui ne génère pas de nouvelles
convictions et attitudes fera que ces mêmes structures tôt ou tard deviendront
corrompues, pesantes et inefficaces.
190. Parfois il s’agit d’écouter le cri de peuples entiers, des peuples les plus
pauvres de la terre, parce que « la paix se fonde non seulement sur le respect des
droits de l’homme mais aussi sur celui des droits des peuples ».154 Il est à
déplorer que même les droits humains puissent être utilisés comme justification
d’une défense exagérée des droits individuels ou des droits des peuples les plus
riches. Respectant l’indépendance et la culture de chaque nation, il faut rappeler
toujours que la planète appartient à toute l’humanité et est pour toute l’humanité,
et que le seul fait d’être nés en un lieu avec moins de ressources ou moins de
développement ne justifie pas que des personnes vivent dans une moindre
dignité. Il faut répéter que « les plus favorisés doivent renoncer à certains de
leurs droits, pour mettre avec une plus grande libéralité leurs biens au service
des autres ».155 Pour parler de manière correcte de nos droits, il faut élargir le
regard et ouvrir les oreilles au cri des autres peuples et des autres régions de
notre pays. Nous avons besoin de grandir dans une solidarité qui « doit
154 CONSEIL PONTIFICAL JUSTICE ET PAIX, Compendium de la Doctrine sociale de l’Église, n. 157.
155 PAUL VI, Lett. enc. Octogesima adveniens, (14 mai 1971) n. 23: AAS 63 (1971) 418.
113
permettre à tous les peuples de devenir eux-mêmes les artisans de leur
destin »,156 de même que « chaque homme est appelé à se développer ».157
191. En tout lieu et en toute circonstance, les chrétiens, encouragés par leurs
pasteurs, sont appelés à écouter le cri des pauvres, comme l’ont bien exprimé les
Évêques du Brésil : « Nous voulons assumer chaque jour, les joies et les
espérances, les angoisses et les tristesses du peuple brésilien, spécialement des
populations des périphéries urbaines et des zones rurales – sans terre, sans toit,
sans pain, sans santé – lésées dans leurs droits. Voyant leurs misères, écoutant
leurs cris et connaissant leur souffrance, nous sommes scandalisés par le fait de
savoir qu’il existe de la nourriture suffisamment pour tous et que la faim est due
à la mauvaise distribution des biens et des revenus. Le problème s’aggrave avec
la pratique généralisée du gaspillage ».158
192. Mais nous désirons encore davantage, et notre rêve va plus loin. Nous ne
parlons pas seulement d’assurer à tous la nourriture, ou une « subsistance
décente», mais que tous connaissent « la prospérité dans ses multiples
aspects ».159 Ceci implique éducation, accès à l’assistance sanitaire, et surtout au
travail, parce que dans le travail libre, créatif, participatif et solidaire, l’être
humain exprime et accroît la dignité de sa vie. Le salaire juste permet l’accès
adéquat aux autres biens qui sont destinés à l’usage commun.
Fidélité à l’Évangile pour ne pas courir en vain
193. L’impératif d’écouter le cri des pauvres prend chair en nous quand nous
sommes bouleversés au plus profond devant la souffrance d’autrui. Relisons
156 PAUL VI, Lett. enc. Populorum progressio, (26 mars 1967) n. 65 : AAS 59 (1967) 289.
157 Ibid., n. 15 : AAS 59 (1967), 265.
158 CONFERENCE NATIONALE DES ÉVEQUES DU BRESIL, Exigências evangélicas e eticas de superação da miseria
e da fome (avril 2002), Introduction, 2.
159 JEAN XXIII, Lett. enc. Mater et Magistra, (15 mai 1961) n. 2 : AAS 53 (1961), 402.
114
quelques enseignements de la Parole de Dieu sur la miséricorde, pour qu’ils
résonnent avec force dans la vie de l’Église. L’Évangile proclame : « Heureux
les miséricordieux, parce qu’ils obtiendront miséricorde » (Mt 5, 7). L’Apôtre
saint Jacques enseigne que la miséricorde envers les autres nous permet de sortir
triomphants du jugement divin : « Parlez et agissez comme des gens qui doivent
être jugés par une loi de liberté. Car le jugement est sans miséricorde pour qui
n’a pas fait miséricorde ; mais la miséricorde se rit du jugement » (2, 12-13).
Dans ce texte, Jacques se fait l’héritier de la plus riche spiritualité hébraïque
post-exilique, qui attribuait à la miséricorde une valeur salvifique spéciale :
« Romps tes péchés par des oeuvres de justice, et tes iniquités en faisant
miséricorde aux pauvres, afin d’avoir longue sécurité » (Dn 4, 24). Dans cette
même perspective, la littérature sapientielle parle de l’aumône comme exercice
concret de la miséricorde envers ceux qui en ont besoin : « L’aumône sauve de
la mort et elle purifie de tous péchés » (Tb 12, 9). Le Siracide l’exprime aussi de
manière plus imagée : « L’eau éteint les flammes, l’aumône remet les péchés »
(3, 30). La même synthèse est reprise dans le Nouveau Testament : « Conservez
entre vous une grande charité, car la charité couvre une multitude de péchés » (1
P 4, 8). Cette vérité a pénétré profondément la mentalité des Pères de l’Église et
a exercé une résistance prophétique, comme alternative culturelle, contre
l’individualisme hédoniste païen. Rappelons un seul exemple : « Comme en
danger d’incendie nous courons chercher de l’eau pour l’éteindre, […] de la
même manière, si surgit de notre paille la flamme du péché et que pour cela
nous en sommes troublés, une fois que nous est donnée l’occasion d’une oeuvre
de miséricorde, réjouissons-nous d’une telle oeuvre comme si elle était une
source qui nous est offerte pour que nous puissions étouffer l’incendie ».160
194. C’est un message si clair, si direct, si simple et éloquent qu’aucune
herméneutique ecclésiale n’a le droit de le relativiser. La réflexion de l’Église
160 SAINT AUGUSTIN, De Catechizandis Rudibus, I, XIV, 22 : PL 40, 327.
115
sur ces textes ne devrait pas obscurcir ni affaiblir leur sens exhortatif, mais
plutôt aider à les assumer avec courage et ferveur. Pourquoi compliquer ce qui
est si simple ? Les appareils conceptuels sont faits pour favoriser le contact avec
la réalité que l’on veut expliquer, et non pour nous en éloigner. Cela vaut avant
tout pour les exhortations bibliques qui invitent, avec beaucoup de
détermination, à l’amour fraternel, au service humble et généreux, à la justice, à
la miséricorde envers les pauvres. Jésus nous a enseigné ce chemin de
reconnaissance de l’autre par ses paroles et par ses gestes. Pourquoi obscurcir ce
qui est si clair ? Ne nous préoccupons pas seulement de ne pas tomber dans des
erreurs doctrinales, mais aussi d’être fidèles à ce chemin lumineux de vie et de
sagesse. Car, « aux défenseurs de “l’orthodoxie”, on adresse parfois le reproche
de passivité, d’indulgence ou de complicité coupables à l’égard de situations
d’injustice intolérables et de régimes politiques qui entretiennent ces
situations ».161
195. Quand Saint Paul se rendit auprès des Apôtres à Jérusalem, de peur de
courir ou d’avoir couru en vain (cf. Ga 2, 2), le critère clé de l’authenticité qu’ils
lui indiquèrent est celui de ne pas oublier les pauvres (cf. Ga 2, 10). Ce grand
critère, pour que les communautés pauliniennes ne se laissent pas dévorer par le
style de vie individualiste des païens, est d’une grande actualité dans le contexte
présent, où tend à se développer un nouveau paganisme individualiste. Nous ne
pouvons pas toujours manifester adéquatement la beauté de l’Évangile mais
nous devons toujours manifester ce signe : l’option pour les derniers, pour ceux
que la société rejette et met de côté.
196. Nous sommes parfois durs de coeur et d’esprit, nous oublions, nous nous
divertissons, nous nous extasions sur les immenses possibilités de
161 CONGREGATION POUR LA DOCTRINE DE LA FOI, Instruction Libertatis nuntius (6 août 1984), XI, 18 : AAS 76
(1984), 907-908.
116
consommation et de divertissement qu’offre la société. Il se produit ainsi une
sorte d’aliénation qui nous touche tous, puisqu’« une société est aliénée quand,
dans les formes de son organisation sociale, de la production et de la
consommation, elle rend plus difficile la réalisation de ce don et la constitution
de cette solidarité entre hommes ».162
La place privilégiée des pauvres dans le peuple de Dieu
197. Les pauvres ont une place de choix dans le coeur de Dieu, au point que lui
même « s’est fait pauvre » (2 Co 8, 9). Tout le chemin de notre rédemption est
marqué par les pauvres. Ce salut est venu jusqu’à nous à travers le « oui » d’une
humble jeune fille d’un petit village perdu dans la périphérie d’un grand empire.
Le Sauveur est né dans une mangeoire, parmi les animaux, comme cela arrivait
pour les enfants des plus pauvres ; il a été présenté au temple avec deux
colombes, l’offrande de ceux qui ne pouvaient pas se permettre de payer un
agneau (cf. Lc 2, 24 ; Lv 5, 7) ; il a grandi dans une maison de simples
travailleurs et a travaillé de ses mains pour gagner son pain. Quand il commença
à annoncer le Royaume, des foules de déshérités le suivaient, et ainsi il
manifesta ce que lui-même avait dit : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce
qu’il m’a consacré par l’onction, pour porter la bonne nouvelle aux pauvres »
(Lc 4, 18). A ceux qui étaient accablés par la souffrance, opprimés par la
pauvreté, il assura que Dieu les portait dans son coeur : « Heureux, vous les
pauvres, car le Royaume de Dieu est à vous » (Lc 6, 20) ; il s’est identifié à eux :
« J’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger », enseignant que la miséricorde
envers eux est la clef du ciel (cf. Mt 25, 35s).
198. Pour l’Église, l’option pour les pauvres est une catégorie théologique avant
d’être culturelle, sociologique, politique ou philosophique. Dieu leur accorde
162 JEAN-PAUL II, Lett. enc. Centesimus annus (1 mai 1991), n. 41 : AAS 83 (1991), 844-845.
117
« sa première miséricorde ».163 Cette préférence divine a des conséquences dans
la vie de foi de tous les chrétiens, appelés à avoir « les mêmes sentiments qui
sont dans le Christ Jésus » (Ph 2, 5). Inspirée par elle, l’Église a fait une option
pour les pauvres, entendue comme une « forme spéciale de priorité dans la
pratique de la charité chrétienne dont témoigne toute la tradition de l’Église ».164
Cette option – enseignait Benoît XVI – « est implicite dans la foi christologique
en ce Dieu qui s’est fait pauvre pour nous, pour nous enrichir de sa
pauvreté ».165 Pour cette raison, je désire une Église pauvre pour les pauvres. Ils
ont beaucoup à nous enseigner. En plus de participer au sensus fidei, par leurs
propres souffrances ils connaissent le Christ souffrant. Il est nécessaire que tous
nous nous laissions évangéliser par eux. La nouvelle évangélisation est une
invitation à reconnaître la force salvifique de leurs existences, et à les mettre au
centre du cheminement de l’Église. Nous sommes appelés à découvrir le Christ
en eux, à prêter notre voix à leurs causes, mais aussi à être leurs amis, à les
écouter, à les comprendre et à accueillir la mystérieuse sagesse que Dieu veut
nous communiquer à travers eux.
199. Notre engagement ne consiste pas exclusivement en des actions ou des
programmes de promotion et d’assistance; ce que l’Esprit suscite n’est pas un
débordement d’activisme, mais avant tout une attention à l’autre qu’il
« considère comme un avec lui ».166 Cette attention aimante est le début d’une
véritable préoccupation pour sa personne, à partir de laquelle je désire chercher
effectivement son bien. Cela implique de valoriser le pauvre dans sa bonté
propre, avec sa manière d’être, avec sa culture, avec sa façon de vivre la foi. Le
véritable amour est toujours contemplatif, il nous permet de servir l’autre non
163 JEAN-PAUL II, Homélie durant la messe pour l’évangélisation des peuples à Saint-Domingue (11 octobre
1984), n. 5 : AAS 77 (1985) 354-361.
164 JEAN-PAUL II, Lett. enc. Sollicitudo rei socialis (30 décembre 1987), n. 42 : AAS 80 (1988), 572.
165 Discours à la Session inaugurale de la Vème Conférence générale de l’Épiscopat Latino-américain et des
Caraïbes (13 mai 2007), n. 3 : AAS 99 (2007), 450.
166 SAINT THOMAS D’AQUIN, S. Th. II-II, q. 27, a. 2.
118
par nécessité ni par vanité, mais parce qu’il est beau, au-delà de ses apparences :
« C’est parce qu’on aime quelqu’un qu’on lui fait des cadeaux ».167 Le pauvre,
quand il est aimé, « est estimé d’un grand prix »,168 et ceci différencie
l’authentique option pour les pauvres d’une quelconque idéologie, d’une
quelconque intention d’utiliser les pauvres au service d’intérêts personnels ou
politiques. C’est seulement à partir de cette proximité réelle et cordiale que nous
pouvons les accompagner comme il convient sur leur chemin de libération. C’est
seulement cela qui rendra possible que « dans toutes les communautés
chrétiennes, les pauvres se sentent “chez eux”. Ce style ne serait-il pas la
présentation la plus grande et la plus efficace de la Bonne Nouvelle du
Royaume ? »169 Sans l’option préférentielle pour les plus pauvres « l’annonce de
l’Évangile, qui demeure la première des charités, risque d’être incomprise ou de
se noyer dans un flot de paroles auquel la société actuelle de la communication
nous expose quotidiennement ».170
200. Étant donné que cette Exhortation s’adresse aux membres de l’Église
catholique, je veux dire avec douleur que la pire discrimination dont souffrent
les pauvres est le manque d’attention spirituelle. L’immense majorité des
pauvres a une ouverture particulière à la foi ; ils ont besoin de Dieu et nous ne
pouvons pas négliger de leur offrir son amitié, sa bénédiction, sa Parole, la
célébration des Sacrements et la proposition d’un chemin de croissance et de
maturation dans la foi. L’option préférentielle pour les pauvres doit se traduire
principalement par une attention religieuse privilégiée et prioritaire.
201. Personne ne devrait dire qu’il se maintient loin des pauvres parce que ses
choix de vie lui font porter davantage d’attention à d’autres tâches. Ceci est une
167 Ibid., I-II, q. 110, a. 1.
168 Ibid., I-II, q. 26, a. 3.
169 JEAN-PAUL II, Lett. ap. Novo millennio ineunte (6 juin 2001), n. 50 : AAS 93 (2001), 303.
170 Ibid.
119
excuse fréquente dans les milieux académiques, d’entreprise ou professionnels,
et même ecclésiaux. Même si on peut dire en général que la vocation et la
mission propre des fidèles laïcs est la transformation des diverses réalités
terrestres pour que toute l’activité humaine soit transformée par l’Évangile,171
personne ne peut se sentir exempté de la préoccupation pour les pauvres et pour
la justice sociale : « La conversion spirituelle, l’intensité de l’amour de Dieu et
du prochain, le zèle pour la justice et pour la paix, le sens évangélique des
pauvres et de la pauvreté sont requis de tous ».172 Je crains que ces paroles
fassent seulement l’objet de quelques commentaires sans véritables
conséquences pratiques. Malgré tout, j’ai confiance dans l’ouverture et dans les
bonnes dispositions des chrétiens, et je vous demande de rechercher
communautairement de nouveaux chemins pour accueillir cette proposition
renouvelée.
Économie et distribution des revenus
202. La nécessité de résoudre les causes structurelles de la pauvreté ne peut
attendre, non seulement en raison d’une exigence pragmatique d’obtenir des
résultats et de mettre en ordre la société, mais pour la guérir d’une maladie qui la
rend fragile et indigne, et qui ne fera que la conduire à de nouvelles crises. Les
plans d’assistance qui font face à certaines urgences devraient être considérés
seulement comme des réponses provisoires. Tant que ne seront pas résolus
radicalement les problèmes des pauvres, en renonçant à l’autonomie absolue des
marchés et de la spéculation financière, et en attaquant les causes structurelles
de la disparité sociale,173 les problèmes du monde ne seront pas résolus, ni en
171 Cf. Proposition 45.
172 CONGREGATION POUR LA DOCTRINE DE LA FOI, Instruction Libertatis nuntius (6 août 1984), XI, 18 : AAS 76
(1984), 908.
173 Ceci implique « d’éliminer les causes structurelles des dysfonctionnements de l’économie mondiale » :
BENOIT XVI, Discours au Corps diplomatique (8 janvier 2007) : AAS 99 (2007), 73.
120
définitive aucun problème. La disparité sociale est la racine des maux de la
société.
203. La dignité de chaque personne humaine et le bien commun sont des
questions qui devraient structurer toute la politique économique, or parfois elles
semblent être des appendices ajoutés de l’extérieur pour compléter un discours
politique sans perspectives ni programmes d’un vrai développement intégral.
Beaucoup de paroles dérangent dans ce système ! C’est gênant de parler
d’éthique, c’est gênant de parler de solidarité mondiale, c’est gênant de parler de
distribution des biens, c’est gênant de parler de défendre les emplois, c’est
gênant de parler de la dignité des faibles, c’est gênant de parler d’un Dieu qui
exige un engagement pour la justice. D’autres fois, il arrive que ces paroles
deviennent objet d’une manipulation opportuniste qui les déshonore. La
commode indifférence à ces questions rend notre vie et nos paroles vides de
toute signification. La vocation d’entrepreneur est un noble travail, il doit se
laisser toujours interroger par un sens plus large de la vie ; ceci lui permet de
servir vraiment le bien commun, par ses efforts de multiplier et rendre plus
accessibles à tous les biens de ce monde.
204. Nous ne pouvons plus avoir confiance dans les forces aveugles et dans la
main invisible du marché. La croissance dans l’équité exige quelque chose de
plus que la croissance économique, bien qu’elle la suppose ; elle demande des
décisions, des programmes, des mécanismes et des processus spécifiquement
orientés vers une meilleure distribution des revenus, la création d’opportunités
d’emplois, une promotion intégrale des pauvres qui dépasse le simple assistanat.
Loin de moi la proposition d’un populisme irresponsable, mais l’économie ne
peut plus recourir à des remèdes qui sont un nouveau venin, comme lorsqu’on
prétend augmenter la rentabilité en réduisant le marché du travail, mais en créant
de cette façon de nouveaux exclus.
121
205. Je demande à Dieu que s’accroisse le nombre d’hommes politiques
capables d’entrer dans un authentique dialogue qui s’oriente efficacement pour
soigner les racines profondes et non l’apparence des maux de notre monde ! La
politique tant dénigrée, est une vocation très noble, elle est une des formes les
plus précieuses de la charité, parce qu’elle cherche le bien commun.174 Nous
devons nous convaincre que la charité « est le principe non seulement des
micro-relations : rapports amicaux, familiaux, en petits groupes, mais également
des macro-relations : rapports sociaux, économiques, politiques ».175 Je prie le
Seigneur qu’il nous offre davantage d’hommes politiques qui aient vraiment à
coeur la société, le peuple, la vie des pauvres ! Il est indispensable que les
gouvernants et le pouvoir financier lèvent les yeux et élargissent leurs
perspectives, qu’ils fassent en sorte que tous les citoyens aient un travail digne,
une instruction et une assistance sanitaire. Et pourquoi ne pas recourir à Dieu
afin qu’il inspire leurs plans ? Je suis convaincu qu’à partir d’une ouverture à la
transcendance pourrait naître une nouvelle mentalité politique et économique,
qui aiderait à dépasser la dichotomie absolue entre économie et bien commun
social.
206. L’économie, comme le dit le mot lui-même, devrait être l’art d’atteindre
une administration adéquate de la maison commune, qui est le monde entier.
Toute action économique d’une certaine portée, mise en oeuvre sur une partie de
la planète, se répercute sur la totalité ; par conséquent, aucun gouvernement ne
peut agir en dehors d’une responsabilité commune. De fait, il devient toujours
plus difficile de trouver des solutions au niveau local en raison des énormes
contradictions globales, c’est pourquoi la politique locale a de nombreux
problèmes à résoudre. Si nous voulons vraiment atteindre une saine économie
174 Cf. COMMISSION SOCIALE DES ÉVEQUES DE FRANCE, Réhabiliter la politique (17 février 1999) ; PIE XI,
Message, 18 décembre 1927.
175 BENOIT XVI, Lett. enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 2 : AAS 101 (2009), 642.
122
mondiale, il y a besoin, en cette phase historique, d’une façon d’intervenir plus
efficace qui, restant sauve la souveraineté des nations, assure le bien-être
économique de tous les pays et non seulement de quelques-uns.
207. Toute la communauté de l’Église, dans la mesure où celle-ci prétend rester
tranquille sans se préoccuper de manière créative et sans coopérer avec
efficacité pour que les pauvres vivent avec dignité et pour l’intégration de tous,
court aussi le risque de la dissolution, même si elle parle de thèmes sociaux ou
critique les gouvernements. Elle finira facilement par être dépassée par la
mondanité spirituelle, dissimulée sous des pratiques religieuses, avec des
réunions infécondes ou des discours vides.
208. Si quelqu’un se sent offensé par mes paroles, je lui dis que je les exprime
avec affection et avec la meilleure des intentions, loin d’un quelconque intérêt
personnel ou d’idéologie politique. Ma parole n’est pas celle d’un ennemi ni
d’un opposant. Seul m’intéresse de faire en sorte que ceux qui sont esclaves
d’une mentalité individualiste, indifférente et égoïste puissent se libérer de ces
chaînes si indignes, et adoptent un style de vie et de pensée plus humain, plus
noble, plus fécond, qui confère dignité à leur passage sur cette terre.
Avoir soin de la fragilité
209. Jésus, l’évangélisateur par excellence et l’Évangile en personne, s’identifie
spécialement aux plus petits. (cf. Mt 25, 40). Ceci nous rappelle que nous tous,
chrétiens, sommes appelés à avoir soin des plus fragiles de la terre. Mais dans le
modèle actuel de “succès” et de “droit privé”, il ne semble pas que cela ait un
sens de s’investir afin que ceux qui restent en arrière, les faibles ou les moins
pourvus, puissent se faire un chemin dans la vie.
123
210. Il est indispensable de prêter attention aux nouvelles formes de pauvreté et
de fragilité dans lesquelles nous sommes appelés à reconnaître le Christ
souffrant, même si, en apparence, cela ne nous apporte pas des avantages
tangibles et immédiats : les sans-abris, les toxico-dépendants, les réfugiés, les
populations indigènes, les personnes âgées toujours plus seules et abandonnées
etc. Les migrants me posent un défi particulier parce que je suis Pasteur d’une
Église sans frontières qui se sent mère de tous. Par conséquent, j’exhorte les
pays à une généreuse ouverture, qui, au lieu de craindre la destruction de
l’identité locale, soit capable de créer de nouvelles synthèses culturelles. Comme
elles sont belles les villes qui dépassent la méfiance malsaine et intègrent ceux
qui sont différents, et qui font de cette intégration un nouveau facteur de
développement ! Comme elles sont belles les villes qui, même dans leur
architecture, sont remplies d’espaces qui regroupent, mettent en relation et
favorisent la reconnaissance de l’autre !
211. La situation de ceux qui font l’objet de diverses formes de traite des
personnes m’a toujours attristé. Je voudrais que nous écoutions le cri de Dieu
qui demande à nous tous : « Où est ton frère ? » (Gn 4, 9). Où est ton frère
esclave ? Où est celui que tu es en train de tuer chaque jour dans la petite usine
clandestine, dans le réseau de prostitution, dans les enfants que tu utilises pour la
mendicité, dans celui qui doit travailler caché parce qu’il n’a pas été régularisé ?
Ne faisons pas semblant de rien. Il y a de nombreuses complicités. La question
est pour tout le monde ! Ce crime mafieux et aberrant est implanté dans nos
villes, et beaucoup ont les mains qui ruissellent de sang à cause d’une complicité
confortable et muette.
212. Doublement pauvres sont les femmes qui souffrent des situations
d’exclusion, de maltraitance et de violence, parce que, souvent, elles se trouvent
avec de plus faibles possibilités de défendre leurs droits. Cependant, nous
124
trouvons tout le temps chez elles les plus admirables gestes d’héroïsme
quotidien dans la protection et dans le soin de la fragilité de leurs familles.
213. Parmi ces faibles, dont l’Église veut prendre soin avec prédilection, il y a
aussi les enfants à naître, qui sont les plus sans défense et innocents de tous,
auxquels on veut nier aujourd’hui la dignité humaine afin de pouvoir en faire ce
que l’on veut, en leur retirant la vie et en promouvant des législations qui font
que personne ne peut l’empêcher. Fréquemment, pour ridiculiser allègrement la
défense que l’Église fait des enfants à naître, on fait en sorte de présenter sa
position comme quelque chose d’idéologique, d’obscurantiste et de
conservateur. Et pourtant cette défense de la vie à naître est intimement liée à la
défense de tous les droits humains. Elle suppose la conviction qu’un être humain
est toujours sacré et inviolable, dans n’importe quelle situation et en toute phase
de son développement. Elle est une fin en soi, et jamais un moyen pour résoudre
d’autres difficultés. Si cette conviction disparaît, il ne reste plus de fondements
solides et permanents pour la défense des droits humains, qui seraient toujours
sujets aux convenances contingentes des puissants du moment. La seule raison
est suffisante pour reconnaître la valeur inviolable de toute vie humaine, mais si
nous la regardons aussi à partir de la foi, « toute violation de la dignité
personnelle de l’être humain crie vengeance en présence de Dieu et devient une
offense au Créateur de l’homme ».176
214. Précisément parce qu’il s’agit d’une question qui regarde la cohérence
interne de notre message sur la valeur de la personne humaine, on ne doit pas
s’attendre à ce que l’Église change de position sur cette question. Je veux être
tout à fait honnête à cet égard. Cette question n’est pas sujette à de prétendues
réformes ou à des “modernisations”. Ce n’est pas un progrès de prétendre
résoudre les problèmes en éliminant une vie humaine. Mais il est vrai aussi que
176 JEAN-PAUL II, Exhort. Ap. post-synodale Christifideles laici (30 décembre 1988), n. 37 : AAS 81 (1989), 461.
125
nous avons peu fait pour accompagner comme il convient les femmes qui se
trouvent dans des situations très dures, où l’avortement se présente à elles
comme une solution rapide à leur profonde angoisse, en particulier quand la vie
qui croît en elles est la conséquence d’une violence, ou dans un contexte
d’extrême pauvreté. Qui peut ne pas comprendre ces situations si douloureuses ?
215. Il y a d’autres êtres fragiles et sans défense, qui très souvent restent à la
merci des intérêts économiques ou sont utilisés sans discernement. Je me réfère
à l’ensemble de la création. En tant qu’êtres humains, nous ne sommes pas les
simples bénéficiaires, mais les gardiens des autres créatures. Moyennant notre
réalité corporelle, Dieu nous a unis si étroitement au monde qui nous entoure,
que la désertification du sol est comme une maladie pour chacun ; et nous
pouvons nous lamenter sur l’extinction d’une espèce comme si elle était une
mutilation. Ne faisons pas en sorte qu’à notre passage demeurent des signes de
destruction et de mort qui frappent notre vie et celle des générations futures.177
En ce sens, je fais mienne la belle et prophétique plainte, exprimée il y a
plusieurs années par les évêques des Philippines : « Une incroyable variété
d’insectes vivait dans la forêt et ceux-ci étaient engagés dans toutes sortes de
tâches propres […] Les oiseaux volaient dans l’air, leurs brillantes plumes et
leur différents chants ajoutaient leurs couleurs et leurs mélodies à la verdure des
bois […] Dieu a voulu cette terre pour nous, ses créatures particulières, mais non
pour que nous puissions la détruire et la transformer en sol désertique […] Après
une seule nuit de pluie, regarde vers les fleuves marron-chocolat, dans les
parages, et souviens-toi qu’ils emportent le sang vivant de la terre vers la mer
[…] Comment les poissons pourront-ils nager dans cet égout comme le rio
Pasig, et tant d’autres fleuves que nous avons contaminés ? Qui a transformé le
177 Cf. Proposition 56.
126
merveilleux monde marin en cimetières sous-marins dépourvus de vie et de
couleurs ? ».178
216. Nous tous, les chrétiens, petits mais forts dans l’amour de Dieu, comme
saint François d’Assise, nous sommes appelés à prendre soin de la fragilité du
peuple et du monde dans lequel nous vivons.
3. Le bien commun et la paix sociale
217. Nous avons beaucoup parlé de la joie et de l’amour, mais la Parole de Dieu
mentionne aussi le fruit de la paix (cf. Ga 5, 22).
218. La paix sociale ne peut pas être comprise comme un irénisme ou comme
une pure absence de violence obtenue par l’imposition d’un secteur sur les
autres. Ce serait de même une fausse paix que celle qui servirait d’excuse pour
justifier une organisation sociale qui réduit au silence ou tranquillise les plus
pauvres, de manière à ce que ceux qui jouissent des plus grands bénéfices
puissent conserver leur style de vie sans heurt, alors que les autres survivent
comme ils peuvent. Les revendications sociales qui ont un rapport avec la
distribution des revenus, l’intégration sociale des pauvres et les droits humains
ne peuvent pas être étouffées sous prétexte de construire un consensus de bureau
ou une paix éphémère, pour une minorité heureuse. La dignité de la personne
humaine et le bien commun sont au-dessus de la tranquillité de quelques-uns qui
ne veulent pas renoncer à leurs privilèges. Quand ces valeurs sont touchées, une
voix prophétique est nécessaire.
178 CONFÉRENCE ÉPISCOPALE DES PHILIPPINES, Lettre pastorale : What is Happening to our Beautiful Land ? (29
janvier 1988).
127
219. La paix, non plus, « ne se réduit pas à une absence de guerres, fruit de
l’équilibre toujours précaire des forces. Elle se construit jour après jour dans la
poursuite d’un ordre voulu de Dieu, qui comporte une justice plus parfaite entre
les hommes ».179 En définitive, une paix qui n’est pas le fruit du développement
intégral de tous n’aura pas d’avenir et sera toujours semence de nouveaux
conflits et de diverses formes de violence.
220. En chaque nation, les habitants développent la dimension sociale de leurs
vies, en se constituant citoyens responsables au sein d’un peuple, et non comme
une masse asservie par les forces dominantes. Souvenons-nous qu’« être citoyen
fidèle est une vertu, et la participation à la vie politique une obligation
morale ».180 Mais devenir un peuple est cependant quelque chose de plus, et
demande un processus constant dans lequel chaque nouvelle génération se
trouve engagée. C’est un travail lent et ardu qui exige de se laisser intégrer, et
d’apprendre à le faire au point de développer une culture de la rencontre dans
une harmonie multiforme.
221. Pour avancer dans cette construction d’un peuple en paix, juste et fraternel,
il y quatre principes reliés à des tensions bipolaires propres à toute réalité
sociale. Ils viennent des grands postulats de la Doctrine Sociale de l’Église,
lesquels constituent « le paramètre de référence premier et fondamental pour
l’interprétation et l’évaluation des phénomènes sociaux ».181 A la lumière de
ceux-ci, je désire proposer maintenant ces quatre principes qui orientent
spécifiquement le développement de la cohabitation sociale et la construction
d’un peuple où les différences s’harmonisent dans un projet commun. Je le fais
179 PAUL VI, Lett. enc. Populorum progressio (26 mars 1967), n. 76 : AAS 59 (1967), 294-295.
180 CONFERENCE DES EVEQUES CATHOLIQUES DES ETATS-UNIS, Lettre pastorale Forming Consciences for
Faithful Citizenship (2007), 13.
181 CONSEIL PONTIFICAL JUSTICE ET PAIX, Compendium de la Doctrine sociale de l’Eglise, n. 161.
128
avec la conviction que leur application peut être un authentique chemin vers la
paix dans chaque nation et dans le monde entier.
Le temps est supérieur à l’espace
222. Il y a une tension bipolaire entre la plénitude et la limite. La plénitude
provoque la volonté de tout posséder, et la limite est le mur qui se met devant
nous. Le “temps” , considéré au sens large, fait référence à la plénitude comme
expression de l’horizon qui s’ouvre devant nous, et le moment est une
expression de la limite qui se vit dans un espace délimité. Les citoyens vivent en
tension entre la conjoncture du moment et la lumière du temps, d’un horizon
plus grand, de l’utopie qui nous ouvre sur l’avenir comme cause finale qui attire.
De là surgit un premier principe pour avancer dans la construction d’un peuple :
le temps est supérieur à l’espace.
223. Ce principe permet de travailler à long terme, sans être obsédé par les
résultats immédiats. Il aide à supporter avec patience les situations difficiles et
adverses, ou les changements des plans qu’impose le dynamisme de la réalité. Il
est une invitation à assumer la tension entre plénitude et limite, en accordant la
priorité au temps. Un des péchés qui parfois se rencontre dans l’activité sociopolitique
consiste à privilégier les espaces de pouvoir plutôt que les temps des
processus. Donner la priorité à l’espace conduit à devenir fou pour tout résoudre
dans le moment présent, pour tenter de prendre possession de tous les espaces de
pouvoir et d’auto-affirmation. C’est cristalliser les processus et prétendre les
détenir. Donner la priorité au temps c’est s’occuper d’initier des processus
plutôt que de posséder des espaces. Le temps ordonne les espaces, les éclaire et
les transforme en maillons d’une chaîne en constante croissance, sans chemin de
retour. Il s’agit de privilégier les actions qui génèrent les dynamismes nouveaux
dans la société et impliquent d’autres personnes et groupes qui les
129
développeront, jusqu’à ce qu’ils fructifient en évènement historiques importants.
Sans inquiétude, mais avec des convictions claires et de la ténacité.
224. Parfois, je me demande qui sont ceux qui dans le monde actuel se
préoccupent vraiment de générer des processus qui construisent un peuple, plus
que d’obtenir des résultats immédiats qui produisent une rente politique facile,
rapide et éphémère, mais qui ne construisent pas la plénitude humaine.
L’histoire les jugera peut-être selon le critère qu’énonçait Romano Guardini :
«L’unique modèle pour évaluer correctement une époque est de demander
jusqu’à quel point se développe en elle et atteint une authentique raison d’être la
plénitude de l’existence humaine, en accord avec le caractère particulier et les
possibilités de la même époque ».182
225. Ce critère est aussi très adapté à l’évangélisation, qui demande d’avoir
présent l’horizon, d’adopter les processus possibles et les larges chemins. Le
Seigneur lui-même en sa vie terrestre a fait comprendre de nombreuses fois à ses
disciples qu’il y avait des choses qu’ils ne pouvaient pas comprendre
maintenant, et qu’il était nécessaire d’attendre l’Esprit Saint (cf. Jn 16, 12-13).
La parabole du grain et de l’ivraie (cf. Mt 13, 24-30) décrit un aspect important
de l’évangélisation qui consiste à montrer comment l’ennemi peut occuper
l’espace du Royaume et endommager avec l’ivraie, mais il est vaincu par la
bonté du grain qui se manifeste en son temps.
L’unité prévaut sur le conflit
226. Le conflit ne peut être ignoré ou dissimulé. Il doit être assumé. Mais si nous
restons prisonniers en lui, nous perdons la perspective, les horizons se limitent et
182 Das Ende der Neuzeit, Würzburg 91965, 30-31.
130
la réalité même reste fragmentée. Quand nous nous arrêtons à une situation de
conflit, nous perdons le sens de l’unité profonde de la réalité.
227. Face à un conflit, certains regardent simplement celui-ci et passent devant
comme si de rien n’était, ils s’en lavent les mains pour pouvoir continuer leur
vie. D’autres entrent dans le conflit de telle manière qu’ils en restent prisonniers,
perdent l’horizon, projettent sur les institutions leurs propres confusions et
insatisfactions, de sorte que l’unité devient impossible. Mais il y a une troisième
voie, la mieux adaptée, de se situer face à un conflit. C’est d’accepter de
supporter le conflit, de le résoudre et de le transformer en un maillon d’un
nouveau processus. « Bienheureux les artisans de paix ! » (Mt 5, 9).
228. De cette manière, il est possible de développer une communion dans les
différences, que seules peuvent faciliter ces personnes nobles qui ont le courage
d’aller au-delà de la surface du conflit et regardent les autres dans leur dignité la
plus profonde. Pour cela, il faut postuler un principe indispensable pour
construire l’amitié sociale : l’unité est supérieure au conflit. La solidarité,
entendue en son sens le plus profond et comme défi, devient ainsi une manière
de faire l’histoire, un domaine vital où les conflits, les tensions, et les
oppositions peuvent atteindre une unité multiforme, unité qui engendre une
nouvelle vie. Il ne s’agit pas de viser au syncrétisme ni à l’absorption de l’un
dans l’autre, mais de la résolution à un plan supérieur qui conserve, en soi, les
précieuses potentialités des polarités en opposition.
229. Ce critère évangélique nous rappelle que le Christ a tout unifié en lui : le
ciel et la terre, Dieu et l’homme, le temps et l’éternité, la chair et l’esprit, la
personne et la société. Le signe distinctif de cette unité et de cette réconciliation
de tout en lui est la paix : Le Christ « est notre paix » (Ep 2, 14). L’annonce de
l’Évangile commence toujours avec le salut de paix, et à tout moment la paix
131
couronne les relations entre les disciples et leur donne cohésion. La paix est
possible parce que le Seigneur a vaincu le monde, avec ses conflits permanents
« faisant la paix par le sang de sa croix » (Col 1, 20). Mais si nous allons au fond
de ces textes bibliques, nous découvrirons que le premier domaine où nous
sommes appelés à conquérir cette pacification dans les différences, c’est notre
propre intériorité, notre propre vie toujours menacée par la dispersion
dialectique.183 Avec des coeurs brisés en mille morceaux, il sera difficile de
construire une authentique paix sociale.
230. L’annonce de la paix n’est pas celle d’une paix négociée mais la conviction
que l’unité de l’Esprit harmonise toutes les diversités. Elle dépasse tout conflit
en une synthèse nouvelle et prometteuse. La diversité est belle quand elle
accepte d’entrer constamment dans un processus de réconciliation, jusqu’à
sceller une sorte de pacte culturel qui fait émerger une “diversité réconciliée”,
comme l’enseignent bien les Évêques du Congo : « La diversité de nos ethnies
est une richesse […] Ce n’est que dans l’unité, la conversion des coeurs et la
réconciliation que nous pouvons faire avancer notre pays ».184
La réalité est plus importante que l’idée
231. Il existe aussi une tension bipolaire entre l’idée et la réalité. La réalité est,
tout simplement ; l’idée s’élabore. Entre les deux il faut instaurer un dialogue
permanent, en évitant que l’idée finisse par être séparée de la réalité. Il est
dangereux de vivre dans le règne de la seule parole, de l’image, du sophisme. A
partir de là se déduit qu’il faut postuler un troisième principe : la réalité est
supérieure à l’idée. Cela suppose d’éviter diverses manières d’occulter la
réalité : les purismes angéliques, les totalitarismes du relativisme, les
183 Cf. I. QUILES, S.I., Filosofia de la educación personalista, ed. Depalma, Buenos Aires, 1981, pp. 46-53.
184 COMITE PERMANENT DE LA CONFERENCE EPISCOPALE NATIONALE DU CONGO, Message sur la situation
sécuritaire dans le pays (5 décembre 2012), 11.
132
nominalismes déclaratifs, les projets plus formels que réels, les
fondamentalismes antihistoriques, les éthiques sans bonté, les intellectualismes
sans sagesse.
232. L’idée – les élaborations conceptuelles – est fonction de la perception, de la
compréhension et de la conduite de la réalité. L’idée déconnectée de la réalité
est à l’origine des idéalismes et des nominalismes inefficaces, qui, au mieux,
classifient et définissent, mais n’impliquent pas. Ce qui implique, c’est la réalité
éclairée par le raisonnement. Il faut passer du nominalisme formel à l’objectivité
harmonieuse. Autrement, on manipule la vérité, de la même manière que l’on
remplace la gymnastique par la cosmétique.185 Il y a des hommes politiques – y
compris des dirigeants religieux – qui se demandent pourquoi le peuple ne les
comprend pas ni ne les suit, alors que leurs propositions sont si logiques et si
claires. C’est probablement parce qu’ils se sont installés dans le règne de la pure
idée et ont réduit la politique ou la foi à la rhétorique. D’autres ont oublié la
simplicité et ont importé du dehors une rationalité étrangère aux personnes.
233. La réalité est supérieure à l’idée. Ce critère est lié à l’incarnation de la
Parole et à sa mise en pratique : « A ceci reconnaissez l’Esprit de Dieu : tout
esprit qui confesse Jésus-Christ venu dans la chair est de Dieu » (1Jn 4, 2). Le
critère de réalité d’une parole déjà incarnée et qui cherche toujours à s’incarner,
est essentiel à l’évangélisation. Il nous porte, d’un côté, à valoriser l’histoire de
l’Église comme histoire du salut, à nous souvenir de nos saints qui ont inculturé
l’Évangile dans la vie de nos peuples, à recueillir la riche tradition bimillénaire
de l’Église, sans prétendre élaborer une pensée déconnectée de ce trésor, comme
si nous voulions inventer l’Évangile. D’un autre côté, ce critère nous pousse à
mettre en pratique la Parole, à réaliser des oeuvres de justice et de charité dans
lesquelles cette Parole soit féconde. Ne pas mettre en pratique, ne pas intégrer la
185 Cf. PLATON, Gorgias, 465.
133
Parole à la réalité, c’est édifier sur le sable, demeurer dans la pure idée et tomber
dans l’intimisme et le gnosticisme qui ne donnent pas de fruit, qui stérilisent son
dynamisme.
Le tout est supérieur à la partie
234. Entre la globalisation et la localisation se produit aussi une tension. Il faut
prêter attention à la dimension globale pour ne pas tomber dans une mesquinerie
quotidienne. En même temps, il ne faut pas perdre de vue ce qui est local, ce qui
nous fait marcher les pieds sur terre. L’union des deux empêche de tomber dans
l’un de ces deux extrêmes : l’un, que les citoyens vivent dans un universalisme
abstrait et globalisant, ressemblant aux passagers du wagon de queue, qui
admirent les feux d’artifice du monde, celui des autres, la bouche ouverte et
avec des applaudissements programmés. L’autre, qu’ils se transforment en un
musée folklorique d’ermites renfermés, condamnés à répéter toujours les mêmes
choses, incapables de se laisser interpeller par ce qui est différent, d’apprécier la
beauté que Dieu répand hors de leurs frontières.
235. Le tout est plus que la partie, et plus aussi que la simple somme de cellesci.
Par conséquent, on ne doit pas être trop obsédé par des questions limitées et
particulières. Il faut toujours élargir le regard pour reconnaître un bien plus
grand qui sera bénéfique à tous. Mais il convient de le faire sans s’évader, sans
se déraciner. Il est nécessaire d’enfoncer ses racines dans la terre fertile et dans
l’histoire de son propre lieu, qui est un don de Dieu. On travaille sur ce qui est
petit, avec ce qui est proche, mais dans une perspective plus large. De la même
manière, quand une personne qui garde sa particularité personnelle et ne cache
pas son identité, s’intègre cordialement dans une communauté, elle ne s’annihile
pas, mais elle reçoit toujours de nouveaux stimulants pour son propre
134
développement. Ce n’est ni la sphère globale, qui annihile, ni la partialité isolée,
qui rend stérile.
236. Le modèle n’est pas la sphère, qui n’est pas supérieure aux parties, où
chaque point est équidistant du centre et où il n’y a pas de différence entre un
point et un autre. Le modèle est le polyèdre, qui reflète la confluence de tous les
éléments partiels qui, en lui, conservent leur originalité. Tant l’action pastorale
que l’action politique cherchent à recueillir dans ce polyèdre le meilleur de
chacun. Y entrent les pauvres avec leur culture, leurs projets, et leurs propres
potentialités. Même les personnes qui peuvent être critiquées pour leurs erreurs
ont quelque chose à apporter qui ne doit pas être perdu. C’est la conjonction des
peuples qui, dans l’ordre universel, conservent leur propre particularité ; c’est la
totalité des personnes, dans une société qui cherche un bien commun, qui les
incorpore toutes en vérité.
237. A nous chrétiens, ce principe nous parle aussi de la totalité ou de l’intégrité
de l’Évangile que l’Église nous transmet et nous envoie prêcher. La plénitude de
sa richesse incorpore les académiciens et les ouvriers, les chefs d’entreprise et
les artistes, tous. La “mystique populaire” accueille à sa manière l’Évangile tout
entier, et l’incarne sous forme de prière, de fraternité, de justice, de lutte et de
fête. La Bonne Nouvelle est la joie d’un Père qui ne veut pas qu’un de ses petits
se perde. Ainsi jaillit la joie du Bon Pasteur qui retrouve la brebis perdue et la
réintègre à son troupeau. L’Évangile est le levain qui fait fermenter toute la
masse, la ville qui brille en haut de la montagne éclairant tous les peuples.
L’Évangile possède un critère de totalité qui lui est inhérent : il ne cesse pas
d’être Bonne Nouvelle tant qu’il n’est pas annoncé à tous, tant qu’il ne féconde
pas et ne guérit pas toutes les dimensions de l’homme, tant qu’il ne réunit pas
tous les hommes à la table du Royaume. Le tout est supérieur à la partie.
135
4. Le dialogue social comme contribution à la paix
238. L’Évangélisation implique aussi un chemin de dialogue. Pour l’Église, en
particulier, il y a actuellement trois champs de dialogue où elle doit être
présente, pour accomplir un service en faveur du plein développement de l’être
humain et procurer le bien commun : le dialogue avec les États, avec la société –
qui inclut le dialogue avec les cultures et avec les sciences – et avec les autres
croyants qui ne font pas partie de l’Église catholique. Dans tous les cas,
« l’Église parle à partir de la lumière que lui offre la foi »,186 elle apporte son
expérience de deux mille ans, et garde toujours en mémoire les vies et les
souffrances des êtres humains. Cela va au-delà de la raison humaine mais cela
comporte aussi une signification qui peut enrichir ceux qui ne croient pas, et
invite la raison à élargir ses perspectives.
239. L’Église proclame l’« Évangile de la paix » (Ep 6, 15) et est ouverte à la
collaboration avec toutes les autorités nationales et internationales pour prendre
soin de ce bien universel si grand. En annonçant Jésus Christ, qui est la paix en
personne (cf. Ep 2, 14), la nouvelle évangélisation engage tout baptisé à être
instrument de pacification et témoin crédible d’une vie réconciliée.187 C’est le
moment de savoir comment, dans une culture qui privilégie le dialogue comme
forme de rencontre, projeter la recherche de consensus et d’accords, mais sans la
séparer de la préoccupation d’une société juste, capable de mémoire, et sans
exclusions. L’auteur principal, le sujet historique de ce processus, c’est le peuple
et sa culture, et non une classe, une fraction, un groupe, une élite. Nous n’avons
pas besoin d’un projet de quelques-uns destiné à quelques-uns, ou d’une
minorité éclairée ou qui témoigne et s’approprie un sentiment collectif. Il s’agit
d’un accord pour vivre ensemble, d’un pacte social et culturel.
186 BENOIT XVI, Discours à la Curie romaine (21 décembre 2012) : AAS 105 (2013), 51.
187 Cf. Proposition 14.
136
240. Il revient à l’État de prendre soin et de promouvoir le bien commun de la
société.188 Sur la base des principes de subsidiarité et de solidarité, et dans un
grand effort de dialogue politique et de création de consensus, il joue un rôle
fondamental, qui ne peut être délégué, dans la recherche du développement
intégral de tous. Ce rôle, dans les circonstances actuelles, exige une profonde
humilité sociale.
241. Dans le dialogue avec l’État et avec la société, l’Église n’a pas de solutions
pour toutes les questions particulières. Mais, ensemble avec les diverses forces
sociales, elle accompagne les propositions qui peuvent répondre le mieux à la
dignité de la personne humaine et au bien commun. Ce faisant, elle propose
toujours avec clarté les valeurs fondamentales de l’existence humaine, pour
transmettre les convictions qui ensuite peuvent se traduire en actions politiques.
Le dialogue entre la foi, la raison et les sciences
242. Le dialogue entre science et foi fait aussi partie de l’action évangélisatrice
qui favorise la paix.189 Le scientisme et le positivisme se refusent « d’admettre
comme valables des formes de connaissance différentes de celles qui sont le
propre des sciences positives ».190 L’Église propose un autre chemin, qui exige
une synthèse entre un usage responsable des méthodologies propres des sciences
empiriques, et les autres savoirs comme la philosophie, la théologie, et la foi
elle-même, qui élève l’être humain jusqu’au mystère qui transcende la nature et
l’intelligence humaine. La foi ne craint pas la raison; au contraire elle la cherche
et lui fait confiance, parce que « la lumière de la raison et celle de la foi viennent
188 Cf. Catéchisme de l’Église catholique, n. 1910 ; CONSEIL PONTIFICAL JUSTICE ET PAIX, Compendium de la
Doctrine sociale de l’Église, n. 168.
189 Cf. Proposition 54.
190 JEAN-PAUL II, Lett. enc. Fides et ratio (14 septembre 1998), n. 88 : AAS 91 (1999), 74.
137
toutes deux de Dieu »,191 et ne peuvent se contredire entre elles.
L’Évangélisation est attentive aux avancées scientifiques pour les éclairer de la
lumière de la foi et de la loi naturelle, de manière à ce qu’elles respectent
toujours la centralité et la valeur suprême de la personne humaine en toutes les
phases de son existence. Toute la société peut être enrichie grâce à ce dialogue
qui ouvre de nouveaux horizons à la pensée et augmente les possibilités de la
raison. Ceci aussi est un chemin d’harmonie et de pacification.
243. L’Église ne prétend pas arrêter le progrès admirable des sciences. Au
contraire, elle se réjouit et même en profite, reconnaissant l’énorme potentiel
que Dieu a donné à l’esprit humain. Quand le progrès des sciences, se
maintenant avec une rigueur académique dans le champ de leur objet spécifique,
rend évidente une conclusion déterminée que la raison ne peut pas nier, la foi ne
la contredit pas. Les croyants peuvent d’autant moins prétendre qu’une opinion
scientifique qui leur plaît, mais qui n’a pas été suffisamment prouvée, acquière
le poids d’un dogme de foi. Mais, en certaines occasions, certains scientifiques
vont au-delà de l’objet formel de leur discipline et prennent parti par des
affirmations ou des conclusions qui dépassent le champ strictement scientifique.
Dans ce cas, ce n’est pas la raison que l’on propose, mais une idéologie
déterminée qui ferme le chemin à un dialogue authentique, pacifique et
fructueux.
Le dialogue oecuménique
244. L’engagement oecuménique répond à la prière du Seigneur Jésus qui
demande « que tous soient un » (Jn 17,21). La crédibilité de l’annonce
chrétienne serait beaucoup plus grande si les chrétiens dépassaient leurs
191 SAINT THOMAS D’AQUIN, Summa contra Gentiles, I, VII ; cf. JEAN-PAUL II, Lett. enc. Fides et ratio (14
septembre 1998), n. 43 : AAS 91 (1999), 39.
138
divisions et si l’Église réalisait « la plénitude de catholicité qui lui est propre en
ceux de ses fils qui, certes, lui appartiennent par le baptême, mais se trouvent
séparés de sa pleine communion ».192 Nous devons toujours nous rappeler que
nous sommes pèlerins, et que nous pérégrinons ensemble. Pour cela il faut
confier son coeur au compagnon de route sans méfiance, sans méfiance, et viser
avant tout ce que nous cherchons : la paix dans le visage de l’unique Dieu. Se
confier à l’autre est quelque chose d’artisanal ; la paix est artisanale. Jésus nous
a dit : « Heureux les artisans de paix ! » (Mt 5, 9). Dans cet engagement,
s’accomplit aussi entre nous l’ancienne prophétie : « De leurs épées ils forgeront
des socs » (Is 2, 4).
245. A cette lumière, l’oecuménisme est un apport à l’unité de la famille
humaine. La présence au Synode du Patriarche de Constantinople, Sa Sainteté
Bartholomée Ier, et de l’Archevêque de Canterbury, Sa Grâce Douglas
Williams,193 a été un vrai don de Dieu et un précieux témoignage chrétien.
246. Étant donné la gravité du contre témoignage de la division entre chrétiens,
particulièrement en Asie et en Afrique, la recherche de chemins d’unité devient
urgente. Les missionnaires sur ces continents répètent sans cesse les critiques,
les plaintes et les moqueries qu’ils reçoivent à cause du scandale des chrétiens
divisés. Si nous nous concentrons sur les convictions qui nous unissent et
rappelons le principe de la hiérarchie des vérités, nous pourrons marcher
résolument vers des expressions communes de l’annonce, du service et du
témoignage. La multitude immense qui n’a pas reçu l’annonce de Jésus Christ
ne peut nous laisser indifférents. Néanmoins, l’engagement pour l’unité qui
facilite l’accueil de Jésus Christ ne peut être pure diplomatie, ni un
accomplissement forcé, pour se transformer en un chemin incontournable
192 CONC. OECUM. VAT II, Décret Unitatis redintegratio, sur l’oecuménisme, n. 4.
193 Cf. Proposition 52.
139
d’évangélisation. Les signes de division entre les chrétiens dans des pays qui
sont brisés par la violence, ajoutent d’autres motifs de conflit de la part de ceux
qui devraient être un actif ferment de paix. Elles sont tellement nombreuses et
tellement précieuses, les réalités qui nous unissent ! Et si vraiment nous croyons
en la libre et généreuse action de l’Esprit, nous pouvons apprendre tant de
choses les uns des autres ! Il ne s’agit pas seulement de recevoir des
informations sur les autres afin de mieux les connaître, mais de recueillir ce que
l’Esprit a semé en eux comme don aussi pour nous. Simplement, pour donner un
exemple, dans le dialogue avec les frères orthodoxes, nous les catholiques, nous
avons la possibilité d’apprendre quelque chose de plus sur le sens de la
collégialité épiscopale et sur l’expérience de la synodalité. A travers un échange
de dons, l’Esprit peut nous conduire toujours plus à la vérité et au bien.
Les relations avec le judaïsme
247. Un regard très spécial s’adresse au peuple juif, dont l’Alliance avec Dieu
n’a jamais été révoquée, parce que « les dons et les appels de Dieu sont sans
repentance » (Rm 11, 29). L’Église, qui partage avec le Judaïsme une part
importante des Saintes Écritures, considère le peuple de l’Alliance et sa foi
comme une racine sacrée de sa propre identité chrétienne (cf. Rm 11, 16-18). En
tant que chrétiens, nous ne pouvons pas considérer le judaïsme comme une
religion étrangère, ni classer les juifs parmi ceux qui sont appelés à laisser les
idoles pour se convertir au vrai Dieu (cf. 1Th 1, 9). Nous croyons ensemble en
l’unique Dieu qui agit dans l’histoire, et nous accueillons avec eux la commune
Parole révélée.
248. Le dialogue et l’amitié avec les fils d’Israël font partie de la vie des
disciples de Jésus. L’affection qui s’est développée nous porte à nous lamenter
140
sincèrement et amèrement sur les terribles persécutions dont ils furent l’objet, en
particulier celles qui impliquent ou ont impliqué des chrétiens.
249. Dieu continue à oeuvrer dans le peuple de la première Alliance et fait naître
des trésors de sagesse qui jaillissent de sa rencontre avec la Parole divine. Pour
cela, l’Église aussi s’enrichit lorsqu’elle recueille les valeurs du Judaïsme.
Même si certaines convictions chrétiennes sont inacceptables pour le Judaïsme,
et l’Église ne peut pas cesser d’annoncer Jésus comme Seigneur et Messie, il
existe une riche complémentarité qui nous permet de lire ensemble les textes de
la Bible hébraïque et de nous aider mutuellement à approfondir les richesses de
la Parole, de même qu’à partager beaucoup de convictions éthiques ainsi que la
commune préoccupation pour la justice et le développement des peuples.
Le dialogue interreligieux
250. Une attitude d’ouverture en vérité et dans l’amour doit caractériser le
dialogue avec les croyants des religions non chrétiennes, malgré les divers
obstacles et les difficultés, en particulier les fondamentalismes des deux parties.
Ce dialogue interreligieux est une condition nécessaire pour la paix dans le
monde, et par conséquent est un devoir pour les chrétiens, comme pour les
autres communautés religieuses. Ce dialogue est, en premier lieu, une
conversation sur la vie humaine, ou simplement, comme le proposent les
Évêques de l’Inde, une « attitude d’ouverture envers eux, partageant leurs joies
et leurs peines ».194 Ainsi, nous apprenons à accepter les autres dans leur
manière différente d’être, de penser et de s’exprimer. De cette manière, nous
pourrons assumer ensemble le devoir de servir la justice et la paix, qui devra
devenir un critère de base de tous les échanges. Un dialogue dans lequel on
194 CONFERENCE DES EVEQUES DE L’INDE, Déclaration finale de la 30ème Assemblée générale : The Church’s Role
for a Better India (8 mars 2012), 8.9.
141
cherche la paix sociale et la justice est, en lui-même, au-delà de l’aspect
purement pragmatique, un engagement éthique qui crée de nouvelles conditions
sociales. Les efforts autour d’un thème spécifique peuvent se transformer en un
processus dans lequel, à travers l’écoute de l’autre, les deux parties trouvent
purification et enrichissement. Par conséquent, ces efforts peuvent aussi avoir le
sens de l’amour pour la vérité.
251. Dans ce dialogue, toujours aimable et cordial, on ne doit jamais négliger le
lien essentiel entre dialogue et annonce, qui porte l’Église à maintenir et à
intensifier les relations avec les non chrétiens.195 Un syncrétisme conciliateur
serait au fond un totalitarisme de ceux qui prétendent pouvoir concilier en
faisant abstraction des valeurs qui les transcendent et dont ils ne sont pas les
propriétaires. La véritable ouverture implique de se maintenir ferme sur ses
propres convictions les plus profondes, avec une identité claire et joyeuse, mais
« ouvert à celles de l’autre pour les comprendre » et en « sachant bien que le
dialogue peut être une source d’enrichissement pour chacun ».196 Une ouverture
diplomatique qui dit oui à tout pour éviter les problèmes ne sert à rien, parce
qu’elle serait une manière de tromper l’autre et de nier le bien qu’on a reçu
comme un don à partager généreusement. L’Évangélisation et le dialogue
interreligieux, loin de s’opposer, se soutiennent et s’alimentent
réciproquement.197
252. La relation avec les croyants de l’Islam acquiert à notre époque une grande
importance. Ils sont aujourd’hui particulièrement présents en de nombreux pays
de tradition chrétienne, où ils peuvent célébrer librement leur culte et vivre
intégrés dans la société. Il ne faut jamais oublier qu’ils « professent avoir la foi
195 Cf. Proposition 53.
196 JEAN-PAUL II, Lett. enc. Redemptoris missio (7 décembre 1990), n. 56 : AAS 83 (1991), 304.
197 Cf. BENOIT XVI, Discours à la Curie romaine (21 décembre 2012) : AAS 105 (2013), 51 ; CONC. OECUM.
VAT. II, Décret Ad gentes, sur l’activité missionnaire de l’Église, n. 9 ; Catéchisme de l’Église catholique, n.
856.
142
d’Abraham, adorent avec nous le Dieu unique, miséricordieux, futur juge des
hommes au dernier jour ».198 Les écrits sacrés de l’Islam gardent une partie des
enseignements chrétiens ; Jésus Christ et Marie sont objet de profonde
vénération ; et il est admirable de voir que des jeunes et des anciens, des
hommes et des femmes de l’Islam sont capables de consacrer du temps chaque
jour à la prière, et de participer fidèlement à leurs rites religieux. En même
temps, beaucoup d’entre eux ont la profonde conviction que leur vie, dans sa
totalité, vient de Dieu et est pour lui. Ils reconnaissent aussi la nécessité de
répondre à Dieu par un engagement éthique et d’agir avec miséricorde envers les
plus pauvres.
253. Pour soutenir le dialogue avec l’Islam une formation adéquate des
interlocuteurs est indispensable, non seulement pour qu’ils soient solidement et
joyeusement enracinés dans leur propre identité, mais aussi pour qu’ils soient
capables de reconnaître les valeurs des autres, de comprendre les préoccupations
sous jacentes à leurs plaintes, et de mettre en lumière les convictions communes.
Nous chrétiens, nous devrions accueillir avec affection et respect les immigrés
de l’Islam qui arrivent dans nos pays, de la même manière que nous espérons et
nous demandons à être accueillis et respectés dans les pays de tradition
islamique. Je prie et implore humblement ces pays pour qu’ils donnent la liberté
aux chrétiens de célébrer leur culte et de vivre leur foi, prenant en compte la
liberté dont les croyants de l’Islam jouissent dans les pays occidentaux ! Face
aux épisodes de fondamentalisme violent qui nous inquiètent, l’affection envers
les vrais croyants de l’Islam doit nous porter à éviter d’odieuses généralisations,
parce que le véritable Islam et une adéquate interprétation du Coran s’opposent à
toute violence.
198 CONC. OECUM. VAT II, Const. dogm. Lumen gentium, sur l’Église, n. 16.
143
254. Les non chrétiens, par initiative divine gratuite, et fidèles à leur conscience,
peuvent vivre « justifiés par la grâce de Dieu »,199 et ainsi « être associés au
mystère pascal de Jésus Christ ».200 Mais, en raison de la dimension
sacramentelle de la grâce sanctifiante, l’action divine en eux tend à produire des
signes, des rites, des expressions sacrées qui à leur tour rapprochent d’autres
personnes d’une expérience communautaire de cheminement vers Dieu.201 Ils
n’ont pas la signification ni l’efficacité des Sacrements institués par le Christ,
mais ils peuvent être la voie que l’Esprit lui-même suscite pour libérer les non
chrétiens de l’immanentisme athée ou d’expériences religieuses purement
individuelles. Le même Esprit suscite de toutes parts diverses formes de sagesse
pratique qui aident à supporter les manques de l’existence et à vivre avec plus de
paix et d’harmonie. Nous chrétiens, nous pouvons aussi profiter de cette richesse
consolidée au cours des siècles, qui peut nous aider à mieux vivre nos propres
convictions.
Le dialogue social dans un contexte de liberté religieuse
255. Les Pères synodaux ont rappelé l’importance du respect de la liberté
religieuse, considérée comme un droit humain fondamental.202 Elle comprend
« la liberté de choisir la religion que l’on estime vraie et de manifester
publiquement sa propre croyance ».203 Un sain pluralisme, qui dans la vérité
respecte les différences et les valeurs comme telles, n’implique pas une
privatisation des religions, avec la prétention de les réduire au silence, à
l’obscurité de la conscience de chacun, ou à la marginalité de l’enclos fermé des
églises, des synagogues et des mosquées. Il s’agirait en définitive d’une nouvelle
199 COMMISSION THEOLOGIQUE INTERNATIONALE, Le christianisme et les religions (1996), n. 72 : Ench. Vat ; 15,
n. 1061.
200 Ibid.
201 Cf. ibid., nn. 81-87 : Ench. Vat. 15, nn. 1070-1076.
202 Cf. Proposition 16.
203 BENOIT XVI, Exhort. ap. post-synodale, Ecclesia in Medio Oriente (14 septembre 2012), n. 26 : AAS 104
(2012), 762.
144
forme de discrimination et d’autoritarisme. Le respect dû aux minorités
agnostiques et non croyantes ne doit pas s’imposer de manière arbitraire qui
fasse taire les convictions des majorités croyantes ni ignorer la richesse des
traditions religieuses. Cela, à la longue, susciterait plus de ressentiment que de
tolérance et de paix.
256. Au moment de s’interroger sur l’incidence publique de la religion, il faut
distinguer diverses manières de la vivre. Les intellectuels comme les
commentaires de la presse tombent souvent dans des généralisations grossières
et peu académiques, quand ils parlent des défauts des religions et souvent sont
incapables de distinguer que ni tous les croyants – ni toutes les autorités
religieuses – sont identiques. Certains hommes politiques profitent de cette
confusion pour justifier des actions discriminatoires. D’autres fois on déprécie
les écrits qui sont apparus dans un contexte d’une conviction croyante, oubliant
que les textes religieux classiques peuvent offrir une signification pour toutes les
époques, et ont une force de motivation qui ouvre toujours de nouveaux
horizons, stimule la pensée et fait grandir l’intelligence et la sensibilité. Ils sont
dépréciés par l’étroitesse d’esprit des rationalismes. Est-il raisonnable et
intelligent de les reléguer dans l’obscurité, seulement du fait qu’ils proviennent
d’un contexte de croyance religieuse ? Ils contiennent des principes
fondamentaux profondément humanistes, qui ont une valeur rationnelle, bien
qu’ils soient pénétrés de symboles et de doctrines religieuses.
257. Comme croyants, nous nous sentons proches aussi de ceux qui, ne se
reconnaissant d’aucune tradition religieuse, cherchent sincèrement la vérité, la
bonté, la beauté, qui pour nous ont leur expression plénière et leur source en
Dieu. Nous les voyons comme de précieux alliés dans l’engagement pour la
défense de la dignité humaine, la construction d’une cohabitation pacifique entre
les peuples et la protection du créé. Un espace particulier est celui des
145
dénommés nouveaux Aréopages, comme “le parvis des gentils”, où « croyants et
non croyants peuvent dialoguer sur les thèmes fondamentaux de l’éthique, de
l’art, de la science, et sur la recherche de la transcendance ».204 Ceci aussi est un
chemin de paix pour notre monde blessé.
258. A partir de quelques thèmes sociaux, importants en vue de l’avenir de
l’humanité, j’ai essayé une fois de plus d’expliquer l’inévitable dimension
sociale de l’annonce de l’Évangile, pour encourager tous les chrétiens à la
manifester toujours par leurs paroles, leurs attitudes et leurs actions.
CHAPITRE 5
ÉVANGELISATEURS AVEC ESPRIT
259. Évangélisateurs avec esprit veut dire évangélisateurs qui s’ouvrent sans
crainte à l’action de l’Esprit Saint. A la Pentecôte, l’Esprit fait sortir d’euxmêmes
les Apôtres et les transforme en annonciateurs des grandeurs de Dieu,
que chacun commence à comprendre dans sa propre langue. L’Esprit Saint, de
plus, infuse la force pour annoncer la nouveauté de l’Évangile avec audace,
(parresia), à voix haute, en tout temps et en tout lieu, même à contre-courant.
Invoquons-le aujourd’hui, en nous appuyant sur la prière sans laquelle toute
action court le risque de rester vaine, et l’annonce, au final, de manquer d’âme.
Jésus veut des évangélisateurs qui annoncent la Bonne Nouvelle non seulement
avec des paroles, mais surtout avec leur vie transfigurée par la présence de Dieu.
260. En ce dernier chapitre, je ne ferai pas une synthèse de la spiritualité
chrétienne, ni ne développerai de grands thèmes comme l’oraison, l’adoration
204 Proposition 55.
146
eucharistique ou la célébration de la foi, sur lesquels il y a déjà des textes
magistériels de valeur, ainsi que des écrits connus de grands auteurs. Je ne
prétends pas remplacer ni dépasser tant de richesses. Je proposerai simplement
quelques réflexions sur l’esprit de la nouvelle évangélisation.
261. Quand on dit que quelque chose a un “esprit”, cela désigne habituellement
les mobiles intérieurs qui poussent, motivent, encouragent et donnent sens à
l’action personnelle et communautaire. Une évangélisation faite avec esprit est
très différente d’un ensemble de tâches vécues comme une obligation pesante
que l’on ne fait que tolérer, ou quelque chose que l’on supporte parce qu’elle
contredit ses propres inclinations et désirs. Comme je voudrais trouver les
paroles pour encourager une période évangélisatrice plus fervente, joyeuse,
généreuse, audacieuse, pleine d’amour profond, et de vie contagieuse ! Mais je
sais qu’aucune motivation ne sera suffisante si ne brûle dans les coeurs le feu de
l’Esprit. En définitive, une évangélisation faite avec esprit est une évangélisation
avec Esprit Saint, parce qu’il est l’âme de l’Église évangélisatrice. Avant de
proposer quelques motivations et suggestions spirituelles, j’invoque une fois de
plus l’Esprit Saint, je le prie de venir renouveler, secouer, pousser l’Église dans
une audacieuse sortie au dehors de soi, pour évangéliser tous les peuples.
1. Motivations d’une impulsion missionnaire renouvelée.
262. Évangélisateurs avec Esprit signifie évangélisateurs qui prient et travaillent.
Du point de vue de l’Évangélisation, il n’y a pas besoin de propositions
mystiques sans un fort engagement social et missionnaire, ni de discours et
d’usages sociaux et pastoraux, sans une spiritualité qui transforme le coeur. Ces
propositions partielles et déconnectées ne touchent que des groupes réduits et
n’ont pas la force d’une grande pénétration, parce qu’elles mutilent l’Évangile.
Il faut toujours cultiver un espace intérieur qui donne un sens chrétien à
147
l’engagement et à l’activité.205 Sans des moments prolongés d’adoration, de
rencontre priante avec la Parole, de dialogue sincère avec le Seigneur, les tâches
se vident facilement de sens, nous nous affaiblissons à cause de la fatigue et des
difficultés, et la ferveur s’éteint. L’Église ne peut vivre sans le poumon de la
prière, et je me réjouis beaucoup que se multiplient dans toutes les institutions
ecclésiales les groupes de prières, d’intercession, de lecture priante de la Parole,
les adorations perpétuelles de l’Eucharistie. En même temps, « on doit repousser
toute tentation d’une spiritualité intimiste et individualiste, qui s’harmoniserait
mal avec les exigences de la charité pas plus qu’avec la logique de
l’incarnation ».206 Il y a un risque que certains moments d’oraison se
transforment en excuse pour ne pas se livrer à la mission, parce que la
privatisation du style de vie peut porter les chrétiens à se réfugier en de fausses
spiritualités.
263. Il est salutaire de se souvenir des premiers chrétiens et de tant de frères au
cours de l’histoire qui furent remplis de joie, pleins de courage, infatigables dans
l’annonce, et capables d’une grande résistance active. Il y en a qui se consolent
en disant qu’aujourd’hui c’est plus difficile ; cependant, nous devons reconnaître
que les circonstances de l’empire romain n’étaient pas favorables à l’annonce de
l’Évangile, ni à la lutte pour la justice, ni à la défense de la dignité humaine. A
tous les moments de l’histoire, la fragilité humaine est présente, ainsi que la
recherche maladive de soi-même, l’égoïsme confortable et, en définitive, la
concupiscence qui nous guette tous. Cela arrive toujours, sous une forme ou
sous une autre ; cela vient des limites humaines plus que des circonstances. Par
conséquent, ne disons pas qu’aujourd’hui c’est plus difficile ; c’est différent.
Apprenons plutôt des saints qui nous ont précédés et qui ont affronté les
difficultés propres à leur époque. À cette fin, je propose que nous nous
205 Cf. Proposition 36.
206 JEAN-PAUL II, Lett. ap. Novo Millennio ineunte (6 janvier 2001), n. 52 : AAS 93 (2001), 304.
148
attardions à retrouver quelques motivations qui nous aident à les imiter
aujourd’hui.207
La rencontre personnelle avec l’amour de Jésus qui nous sauve
264. La première motivation pour évangéliser est l’amour de Jésus que nous
avons reçu, l’expérience d’être sauvés par lui qui nous pousse à l’aimer toujours
plus. Mais, quel est cet amour qui ne ressent pas la nécessité de parler de l’être
aimé, de le montrer, de le faire connaître ? Si nous ne ressentons pas l’intense
désir de le communiquer, il est nécessaire de prendre le temps de lui demander
dans la prière qu’il vienne nous séduire. Nous avons besoin d’implorer chaque
jour, de demander sa grâce pour qu’il ouvre notre coeur froid et qu’il secoue
notre vie tiède et superficielle. Placés devant lui, le coeur ouvert, nous laissant
contempler par lui, nous reconnaissons ce regard d’amour que découvrit
Nathanaël, le jour où Jésus se fit présent et lui dit : « Quand tu étais sous le
figuier, je t’ai vu » (Jn 1, 48). Qu’il est doux d’être devant un crucifix, ou à
genoux devant le Saint-Sacrement, et être simplement sous son regard ! Quel
bien cela nous fait qu’il vienne toucher notre existence et nous pousse à
communiquer sa vie nouvelle ! Par conséquent, ce qui arrive, en définitive, c’est
que « ce que nous avons vu et entendu, nous l’annonçons » (1 Jn 1, 3). La
meilleure motivation pour se décider à communiquer l’Évangile est de le
contempler avec amour, de s’attarder en ses pages et de le lire avec le coeur. Si
nous l’abordons de cette manière, sa beauté nous surprend, et nous séduit chaque
fois. Donc, il est urgent de retrouver un esprit contemplatif, qui nous permette de
redécouvrir chaque jour que nous sommes les dépositaires d’un bien qui
humanise, qui aide à mener une vie nouvelle. Il n’y a rien de mieux à
transmettre aux autres.
207 Cf. V. M. FERNÁNDEZ, « Espiritualidad para la esperanza activa. Discurso en la apertura del I Congreso
Nacional de Doctrina social de la Iglesia (Rosario 2011)”, dans UCActualidad 142 (2011) 16.
149
265. Toute la vie de Jésus, sa manière d’agir avec les pauvres, ses gestes, sa
cohérence, sa générosité quotidienne et simple, et finalement son dévouement
total, tout est précieux et parle à notre propre vie. Chaque fois que quelqu’un se
met à le découvrir, il se convainc que c’est cela même dont les autres ont besoin,
bien qu’ils ne le reconnaissent pas : « Ce que vous adorez sans le connaître, je
viens, moi, vous l’annoncer » (Ac 17, 23). Parfois, nous perdons l’enthousiasme
pour la mission en oubliant que l’Évangile répond aux nécessités les plus
profondes des personnes, parce que nous avons tous été créés pour ce que
l’Évangile nous propose : l’amitié avec Jésus et l’amour fraternel. Quand on
réussira à exprimer adéquatement et avec beauté le contenu essentiel de
l’Évangile, ce message répondra certainement aux demandes les plus profondes
des coeurs. : « Le missionnaire est convaincu qu’il existe déjà, tant chez les
individus que chez les peuples, grâce à l’action de l’Esprit, une attente, même
inconsciente, de connaître la vérité sur Dieu, sur l’homme, sur la voie qui mène
à la libération du péché et de la mort. L’enthousiasme à annoncer le Christ vient
de la conviction que l’on répond à cette attente ».208 L’enthousiasme dans
l’évangélisation se fonde sur cette conviction. Nous disposons d’un trésor de vie
et d’amour qui ne peut tromper, le message qui ne peut ni manipuler ni décevoir.
C’est une réponse qui se produit au plus profond de l’être humain et qui peut le
soutenir et l’élever. C’est la vérité qui ne se démode pas parce qu’elle est
capable de pénétrer là où rien d’autre ne peut arriver. Notre tristesse infinie ne se
soigne que par un amour infini.
266. Cette conviction, toutefois, est soutenue par l’expérience personnelle,
constamment renouvelée, de goûter son amitié et son message. On ne peut
persévérer dans une évangélisation fervente, si on n’est pas convaincu, en vertu
de sa propre expérience, qu’avoir connu Jésus n’est pas la même chose que de
208 JEAN-PAUL II, Lett. enc. Redemptoris missio (7 décembre 1990), n. 45 : AAS 83 (1991), 292
150
ne pas le connaître, que marcher avec lui n’est pas la même chose que marcher à
tâtons, que pouvoir l’écouter ou ignorer sa Parole n’est pas la même chose que
pouvoir le contempler, l’adorer, se reposer en lui, ou ne pas pouvoir le faire
n’est pas la même chose. Essayer de construire le monde avec son Évangile
n’est pas la même chose que de le faire seulement par sa propre raison. Nous
savons bien qu’avec lui la vie devient beaucoup plus pleine et qu’avec lui, il est
plus facile de trouver un sens à tout. C’est pourquoi nous évangélisons. Le
véritable missionnaire, qui ne cesse jamais d’être disciple, sait que Jésus marche
avec lui, parle avec lui, respire avec lui, travaille avec lui. Il ressent Jésus vivant
avec lui au milieu de l’activité missionnaire. Si quelqu’un ne le découvre pas
présent au coeur même de la tâche missionnaire, il perd aussitôt l’enthousiasme
et doute de ce qu’il transmet, il manque de force et de passion. Et une personne
qui n’est pas convaincue, enthousiaste, sûre, amoureuse, ne convainc personne.
267. Unis à Jésus, cherchons ce qu’il cherche, aimons ce qu’il aime. Au final,
c’est la gloire du Père que nous cherchons, nous vivons et agissons « à la
louange de sa grâce » (Ep 1, 6). Si nous voulons nous donner à fond et avec
constance, nous devons aller bien au-delà de toute autre motivation. C’est le
motif définitif, le plus profond, le plus grand, la raison et le sens ultime de tout
le reste. C’est la gloire du Père que Jésus a cherchée durant toute son existence.
Lui est le Fils éternellement joyeux avec tout son être « tourné vers le sein du
Père » (Jn 1, 18). Si nous sommes missionnaires, c’est avant tout parce que
Jésus nous a dit : « C’est la gloire de mon Père que vous portiez beaucoup de
fruit » (Jn 15, 8). Au-delà du fait que cela nous convienne ou non, nous intéresse
ou non, nous soit utile ou non, au-delà des petites limites de nos désirs, de notre
compréhension et de nos motivations, nous évangélisons pour la plus grande
gloire du Père qui nous aime.
Le plaisir spirituel d’être un peuple
151
268. La Parole de Dieu nous invite aussi à reconnaître que nous sommes un
peuple : « Vous qui jadis n’étiez pas un peuple et qui êtes maintenant le Peuple
de Dieu » (1 P 2, 10). Pour être d’authentiques évangélisateurs, il convient aussi
de développer le goût spirituel d’être proche de la vie des gens, jusqu’à
découvrir que c’est une source de joie supérieure. La mission est une passion
pour Jésus mais, en même temps, une passion pour son peuple. Quand nous nous
arrêtons devons Jésus crucifié, nous reconnaissons tout son amour qui nous rend
digne et nous soutient, mais, en même temps, si nous ne sommes pas aveugles,
nous commençons à percevoir que ce regard de Jésus s’élargit et se dirige, plein
d’affection et d’ardeur, vers tout son peuple. Ainsi, nous redécouvrons qu’il veut
se servir de nous pour devenir toujours plus proche de son peuple aimé. Il nous
prend du milieu du peuple et nous envoie à son peuple, de sorte que notre
identité ne se comprend pas sans cette appartenance.
269. Jésus même est le modèle de ce choix évangélique qui nous introduit au
coeur du peuple. Quel bien cela nous fait de le voir proche de tous ! Quand il
parlait avec une personne, il la regardait dans les yeux avec une attention
profonde pleine d’amour : « Jésus fixa sur lui son regard et l’aima » (Mc 10, 21).
Nous le voyons accessible, quand il s’approche de l’aveugle au bord du chemin
(cf. Mc 10, 46-52), et quand il mange et boit avec les pécheurs (cf. Mc 2, 16),
sans se préoccuper d’être traité de glouton et d’ivrogne (cf. Mt 11, 19). Nous le
voyons disponible quand il laisse une prostituée lui oindre les pieds (cf. Lc 7,
36-50) ou quand il accueille de nuit Nicodème (cf. Jn 3, 1-15). Le don de Jésus
sur la croix n’est autre que le sommet de ce style qui a marqué toute sa vie.
Séduits par ce modèle, nous voulons nous intégrer profondément dans la société,
partager la vie de tous et écouter leurs inquiétudes, collaborer matériellement et
spirituellement avec eux dans leurs nécessités, nous réjouir avec ceux qui sont
joyeux, pleurer avec ceux qui pleurent et nous engager pour la construction d’un
152
monde nouveau, coude à coude avec les autres. Toutefois, non pas comme une
obligation, comme un poids qui nous épuise, mais comme un choix personnel
qui nous remplit de joie et nous donne une identité.
270. Parfois, nous sommes tentés d’être des chrétiens qui se maintiennent à une
prudente distance des plaies du Seigneur. Pourtant, Jésus veut que nous
touchions la misère humaine, la chair souffrante des autres. Il attend que nous
renoncions à chercher ces abris personnels ou communautaires qui nous
permettent de nous garder distants du coeur des drames humains, afin d’accepter
vraiment d’entrer en contact avec l’existence concrète des autres et de connaître
la force de la tendresse. Quand nous le faisons, notre vie devient toujours
merveilleuse et nous vivons l’expérience intense d’être un peuple, l’expérience
d’appartenir à un peuple.
271. Il est vrai que, dans notre relation avec le monde, nous sommes invités à
rendre compte de notre espérance, mais non pas comme des ennemis qui
montrent du doigt et condamnent. Nous sommes prévenus de manière très
évidente : « Que ce soit avec douceur et respect » (1 P 3, 16), et « en paix avec
tous si possible, autant qu’il dépend de vous » (Rm 12, 18). Nous sommes aussi
appelés à essayer de vaincre le « mal par le bien » (Rm 12, 21), sans nous lasser
de « faire le bien » (Ga 6, 9) et sans prétendre être supérieurs, mais considérant
plutôt « les autres supérieurs à soi » (Ph 2, 3). De fait, les Apôtres du Seigneur
« avaient la faveur de tout le peuple » (Ac 2, 47 ; cf. 4, 21.33 ; 5, 13). Il est
évident que Jésus Christ ne veut pas que nous soyons comme des princes, qui
regardent avec dédain, mais que nous soyons des hommes et des femmes du
peuple. Ce n’est ni l’opinion d’un Pape ni une option pastorale parmi d’autres
possibilités ; ce sont des indications de la Parole de Dieu, aussi claires, directes
et indiscutables qu’elles n’ont pas besoin d’interprétations qui leur enlèveraient
153
leur force d’interpellation. Vivons-les “sine glossa”, sans commentaires. Ainsi,
nous ferons l’expérience de la joie missionnaire de partager la vie avec le peuple
fidèle à Dieu en essayant d’allumer le feu au coeur du monde.
272. L’amour pour les gens est une force spirituelle qui permet la rencontre
totale avec Dieu, à tel point que celui qui n’aime pas son frère « marche dans les
ténèbres » (1 Jn 2, 11), « demeure dans la mort » (1 Jn 3, 14) et « n’a pas connu
Dieu » (1 Jn 4, 8). Benoît XVI a dit que « fermer les yeux sur son prochain rend
aveugle aussi devant Dieu »,209 et que l’amour est la source de l’unique lumière
qui « illumine sans cesse à nouveau un monde dans l’obscurité et qui nous
donne le courage de vivre et d’agir ».210 Ainsi, quand nous vivons la mystique
de nous approcher des autres, afin de rechercher leur bien, nous dilatons notre
être intérieur pour recevoir les plus beaux dons du Seigneur. Chaque fois que
nous rencontrons un être humain dans l’amour, nous nous mettons dans une
condition qui nous permet de découvrir quelque chose de nouveau de Dieu.
Chaque fois que nos yeux s’ouvrent pour reconnaître le prochain, notre foi
s’illumine davantage pour reconnaître Dieu. Il en ressort que, si nous voulons
grandir dans la vie spirituelle, nous ne pouvons pas cesser d’être missionnaires.
L’oeuvre d’évangélisation enrichit l’esprit et le coeur, nous ouvre des horizons
spirituels, nous rend plus sensibles pour reconnaître l’action de l’Esprit, nous
fait sortir de nos schémas spirituels limités. En même temps, un missionnaire
pleinement dévoué, expérimente dans son travail le plaisir d’être une source, qui
déborde et rafraîchit les autres. Seul celui qui se sent porter à chercher le bien du
prochain, et désire le bonheur des autres, peut être missionnaire. Cette ouverture
du coeur est source de bonheur, car « il y a plus de bonheur à donner qu’à
recevoir » (Ac 20, 35). Personne ne vit mieux en fuyant les autres, en se cachant,
209 Lett. enc. Deus caritas est (25 décembre 2005), n. 16 : AAS 98 (2006), 230.
210 Ibid., n. 39 : AAS 98 (2006), 250.
154
en refusant de compatir et de donner, en s’enfermant dans le confort. Ce n’est
rien d’autre qu’un lent suicide.
273. La mission au coeur du peuple n’est ni une partie de ma vie ni un ornement
que je peux quitter, ni un appendice ni un moment de l’existence. Elle est
quelque chose que je ne peux pas arracher de mon être si je ne veux pas me
détruire. Je suis une mission sur cette terre, et pour cela je suis dans ce monde.
Je dois reconnaître que je suis comme marqué au feu par cette mission afin
d’éclairer, de bénir, de vivifier, de soulager, de guérir, de libérer. Là apparaît
l’infirmière dans l’âme, le professeur dans l’âme, le politique dans l’âme, ceux
qui ont décidé, au fond, d’être avec les autres et pour les autres. Toutefois, si une
personne met d’un côté son devoir et de l’autre sa vie privée, tout deviendra
triste, et elle vivra en cherchant sans cesse des gratifications ou en défendant ses
propres intérêts. Elle cessera d’être peuple.
274. Pour partager la vie des gens et nous donner généreusement, nous devons
reconnaître aussi que chaque personne est digne de notre dévouement. Ce n’est
ni pour son aspect physique, ni pour ses capacités, ni pour son langage, ni pour
sa mentalité ni pour les satisfactions qu’elle nous donne, mais plutôt parce
qu’elle est oeuvre de Dieu, sa créature. Il l’a créée à son image, et elle reflète
quelque chose de sa gloire. Tout être humain fait l’objet de la tendresse infinie
du Seigneur, qui habite dans sa vie. Jésus Christ a versé son précieux sang sur la
croix pour cette personne. Au-delà de toute apparence, chaque être est infiniment
sacré et mérite notre affection et notre dévouement. C’est pourquoi, si je réussis
à aider une seule personne à vivre mieux, cela justifie déjà le don de ma vie.
C’est beau d’être un peuple fidèle de Dieu. Et nous atteignons la plénitude
quand nous brisons les murs, pour que notre coeur se remplisse de visages et de
noms !
155
L’action mystérieuse du Ressuscité et de son Esprit
275. Dans le deuxième chapitre, nous avons réfléchi sur ce manque de
spiritualité profonde qui se traduit par le pessimisme, le fatalisme, la méfiance.
Certaines personnes ne se donnent pas à la mission, car elles croient que rien ne
peut changer et pour elles il est alors inutile de fournir des efforts. elles pensent
ceci : “Pourquoi devrais-je me priver de mon confort et de mes plaisirs si je ne
vois aucun résultat important ?”. Avec cette mentalité il devient impossible
d’être missionnaires. Cette attitude est précisément une mauvaise excuse pour
rester enfermés dans le confort, la paresse, la tristesse de l’insatisfaction, le vide
égoïste. Il s’agit d’une attitude autodestructrice, car « l’homme ne peut pas vivre
sans espérance : sa vie serait vouée à l’insignifiance et deviendrait
insupportable ».211 Si nous pensons que les choses ne vont pas changer,
souvenons-nous que Jésus Christ a vaincu le péché et la mort et qu’il est plein de
puissance. Jésus Christ vit vraiment. Autrement, « si le Christ n’est pas
ressuscité, vide alors est notre message » (1 Co 15, 14). L’Évangile nous
raconte que les premiers disciples allèrent prêcher, « le Seigneur agissant avec
eux et confirmant la Parole » (Mc 16, 20). Cela s’accomplit aussi de nos jours. Il
nous invite à le connaître, à vivre avec lui. Le Christ ressuscité et glorieux est la
source profonde de notre espérance, et son aide ne nous manquera pas dans
l’accomplissement de la mission qu’il nous confie.
276. Sa résurrection n’est pas un fait relevant du passé ; elle a une force de vie
qui a pénétré le monde. Là où tout semble être mort, de partout, les germes de la
résurrection réapparaissent. C’est une force sans égale. Il est vrai que souvent
Dieu semble ne pas exister : nous constatons que l’injustice, la méchanceté,
l’indifférence et la cruauté ne diminuent pas. Pourtant, il est aussi certain que
211 IIème ASSEMBLEE SPECIALE POUR L’EUROPE DU SYNODE DES ÉVEQUES, Message final n. 1 : L’Osservatore
Romano (23 octobre 1999), n. 5.
156
dans l’obscurité commence toujours à germer quelque chose de nouveau, qui tôt
ou tard produira du fruit. Dans un champ aplani commence à apparaître la vie,
persévérante et invincible. La persistance de la laideur n’empêchera pas le bien
de s’épanouir et de se répandre toujours. Chaque jour, dans le monde renaît la
beauté, qui ressuscite transformée par les drames de l’histoire. Les valeurs
tendent toujours à réapparaître sous de nouvelles formes, et de fait, l’être humain
renaît souvent de situations qui semblent irréversibles. C’est la force de la
résurrection et tout évangélisateur est un instrument de ce dynamisme.
277. De nouvelles difficultés apparaissent aussi continuellement, l’expérience de
l’échec, les bassesses humaines qui font beaucoup de mal. Tous nous savons,
par expérience, que parfois une tâche n’offre pas les satisfactions que nous
aurions désirées, les fruits sont infimes et les changements sont lents, et on peut
être tenté de se fatiguer. Cependant, quand, à cause de la fatigue, quelqu’un
baisse momentanément les bras, ce n’est pas la même chose que les baisser
définitivement car on est submergé par un désenchantement chronique, par une
paresse qui assèche l’âme. Il peut arriver que le coeur se lasse de lutter, car, au
final, la personne se cherche elle-même à travers un carriérisme assoiffé de
reconnaissances, d’applaudissements, de récompenses, de fonctions ; à ce
moment-là, la personne ne baisse pas les bras, mais elle n’a plus de mordant ; la
résurrection lui manque. Ainsi, l’Évangile, le plus beau message qui existe en ce
monde, reste enseveli sous de nombreuses excuses.
278. La foi signifie aussi croire en lui, croire qu’il nous aime vraiment, qu’il est
vivant, qu’il est capable d’intervenir mystérieusement, qu’il ne nous abandonne
pas, qu’il tire le bien du mal par sa puissance et sa créativité infinie. C’est croire
qu’il marche victorieux dans l’histoire « avec les siens : les appelés, les choisis,
les fidèles » (Ap 17, 14). Nous croyons à l’Évangile qui dit que le Règne de Dieu
est déjà présent dans le monde, et qu’il se développe çà et là, de diverses
157
manières : comme une petite semence qui peut grandir jusqu’à devenir un grand
arbre (cf. Mt 13, 31-32), comme une poignée de levain, qui fait fermenter une
grande quantité de farine (cf. Mt 13, 33), et comme le bon grain qui grandit au
milieu de l’ivraie (cf. Mt 13, 24-30), et peut toujours nous surprendre
agréablement. Il est présent, il vient de nouveau, il combat pour refleurir. La
résurrection du Christ produit partout les germes de ce monde nouveau ; et
même s’ils venaient à être taillés, ils poussent de nouveau, car la résurrection du
Seigneur a déjà pénétré la trame cachée de cette histoire, car Jésus n’est pas
ressuscité pour rien. Ne restons pas en marge de ce chemin de l’espérance
vivante !
279. Comme nous ne voyons pas toujours ces bourgeons, nous avons besoin de
certitude intérieure, c’est-à-dire de la conviction que Dieu peut agir en toutes
circonstances, même au milieu des échecs apparents, car « nous tenons ce trésor
en des vases d’argile » (2 Co 4, 7). Cette certitude s’appelle “sens du mystère”.
C’est savoir avec certitude que celui qui se donne et s’en remet à Dieu par
amour sera certainement fécond (cf. Jn 15, 5). Cette fécondité est souvent
invisible, insaisissable, elle ne peut pas être comptée. La personne sait bien que
sa vie donnera du fruit, mais sans prétendre connaître comment, ni où, ni quand.
Elle est sûre qu’aucune de ses oeuvres faites avec amour ne sera perdue, ni
aucune de ses préoccupations sincères pour les autres, ni aucun de ses actes
d’amour envers Dieu, ni aucune fatigue généreuse, ni aucune patience
douloureuse. Tout cela envahit le monde, comme une force de vie. Parfois, il
nous semble que nos efforts ne portent pas de fruit, pourtant la mission n’est pas
un commerce ni un projet d’entreprise, pas plus qu’une organisation
humanitaire, ni un spectacle pour raconter combien de personnes se sont
engagées grâce à notre propagande ; elle est quelque chose de beaucoup plus
profond, qui échappe à toute mesure. Peut-être que le Seigneur passe par notre
engagement pour déverser des bénédictions quelque part, dans le monde, dans
158
un lieu où nous n’irons jamais. L’Esprit Saint agit comme il veut, quand il veut
et où il veut ; nous nous dépensons sans prétendre, cependant, voir des résultats
visibles. Nous savons seulement que notre don de soi est nécessaire. Apprenons
à nous reposer dans la tendresse des bras du Père, au coeur de notre dévouement
créatif et généreux. Avançons, engageons-nous à fond, mais laissons-le rendre
féconds nos efforts comme bon lui semble.
280. Pour maintenir vive l’ardeur missionnaire, il faut une confiance ferme en
l’Esprit Saint, car c’est lui qui « vient au secours de notre faiblesse » (Rm 8, 26).
Mais cette confiance généreuse doit s’alimenter et c’est pourquoi nous devons
sans cesse l’invoquer. Il peut guérir tout ce qui nous affaiblit dans notre
engagement missionnaire. Il est vrai que cette confiance en l’invisible peut nous
donner le vertige : c’est comme se plonger dans une mer où nous ne savons pas
ce que nous allons rencontrer. Moi-même j’en ai fait l’expérience plusieurs fois.
Toutefois, il n’y a pas de plus grande liberté que de se laisser guider par l’Esprit,
en renonçant à vouloir calculer et contrôler tout, et de permettre à l’Esprit de
nous éclairer, de nous guider, de nous orienter, et de nous conduire là où il veut.
Il sait bien ce dont nous avons besoin à chaque époque et à chaque instant. On
appelle cela être mystérieusement féconds !
La force missionnaire de l’intercession
281. Il y a une forme de prière qui nous stimule particulièrement au don de
nous-mêmes pour l’évangélisation et nous motive à chercher le bien des autres :
c’est l’intercession. Regardons un instant l’être intérieur d’un grand
évangélisateur comme saint Paul, pour comprendre comment était sa prière. Sa
prière était remplies de personnes : « En tout temps dans toutes mes prières pour
vous tous […] car je vous porte dans mon coeur » (Ph 1, 4.7). Nous découvrons
159
alors que la prière d’intercession ne nous éloigne pas de la véritable
contemplation, car la contemplation qui se fait sans les autres est un mensonge.
282. Cette attitude se transforme aussi en remerciement à Dieu pour les autres :
« Et d’abord je remercie mon Dieu par Jésus Christ à votre sujet à tous » (Rm 1,
8). C’est un remerciement constant : « Je rends grâce à Dieu sans cesse à votre
sujet pour la grâce de Dieu qui vous a été accordée dans le Christ Jésus » (1 Co
1, 4) ; « Je rends grâce à Dieu chaque fois que je fais mémoire de vous » (Ph 1,
3). Ce n’est pas un regard incrédule, négatif et privé d’espérance, mais bien un
regard spirituel, de foi profonde, qui reconnaît ce que Dieu même fait en eux. En
même temps, c’est la gratitude qui vient d’un coeur vraiment attentif aux autres.
De cette manière, quand un évangélisateur sort de sa prière, son coeur est devenu
plus généreux, il s’est libéré de l’isolement et il désire faire le bien et partager la
vie avec les autres.
283. Les grands hommes et femmes de Dieu furent de grands intercesseurs.
L’intercession est comme « du levain » au sein de la Trinité. C’est pénétrer dans
le Père et y découvrir de nouvelles dimensions qui illuminent les situations
concrètes et les changent. Nous pouvons dire que l’intercession émeut le coeur
de Dieu, mais, en réalité, c’est lui qui nous précède toujours, et ce que nous
sommes capables d’obtenir par notre intercession c’est la manifestation, avec
une plus grande clarté, de sa puissance, de son amour et de sa loyauté au sein de
son peuple.
2. Marie, Mère de l’évangélisation
284. Avec l’Esprit Saint, il y a toujours Marie au milieu du peuple. Elle était
avec les disciples pour l’invoquer (cf. Ac 1, 14), et elle a ainsi rendu possible
l’explosion missionnaire advenue à la Pentecôte. Elle est la Mère de l’Église
160
évangélisatrice et sans elle nous n’arrivons pas à comprendre pleinement l’esprit
de la nouvelle évangélisation.
Le don de Jésus à son peuple
285. Sur la croix, quand le Christ souffrait dans sa chair la dramatique rencontre
entre le péché du monde et la miséricorde divine, il a pu voir à ses pieds la
présence consolatrice de sa Mère et de son ami. En ce moment crucial, avant de
proclamer que l’oeuvre que le Père lui a confiée est accomplie, Jésus dit à
Marie : « Femme, voici ton fils ». Puis il dit à l’ami bien-aimé : « Voici ta
mère » (Jn 19, 26-27). Ces paroles de Jésus au seuil de la mort n’expriment pas
d’abord une préoccupation compatissante pour sa mère, elles sont plutôt une
formule de révélation qui manifeste le mystère d’une mission salvifique
spéciale. Jésus nous a laissé sa mère comme notre mère. C’est seulement après
avoir fait cela que Jésus a pu sentir que « tout était achevé » (Jn 19, 28). Au pied
de la croix, en cette grande heure de la nouvelle création, le Christ nous conduit
à Marie. Il nous conduit à elle, car il ne veut pas que nous marchions sans une
mère, et le peuple lit en cette image maternelle tous les mystères de l’Évangile.
Il ne plaît pas au Seigneur que l’icône de la femme manque à l’Église. Elle, qui
l’a engendré avec beaucoup de foi, accompagne aussi « le reste de ses enfants,
ceux qui gardent les commandements de Dieu et possèdent le témoignage de
Jésus » (Ap 12, 17). L’intime connexion entre Marie, l’Église et chaque fidèle,
qui, chacun à sa manière, engendrent le Christ, a été exprimée de belle manière
par le bienheureux Isaac de l’Etoile : « Dans les Saintes Écritures, divinement
inspirées, ce qu’on entend généralement de l’Église, vierge et mère, s’entend en
particulier de la Vierge Marie […] On peut pareillement dire que chaque âme
fidèle est épouse du Verbe de Dieu, mère du Christ, fille et soeur, vierge et mère
féconde […] Le Christ demeura durant neuf mois dans le sein de Marie ; il
demeurera dans le tabernacle de la foi de l’Église jusqu’à la fin des siècles ; et,
161
dans la connaissance et dans l’amour de l’âme fidèle, pour les siècles des
siècles ».212
286. Marie est celle qui sait transformer une grotte pour des animaux en maison
de Jésus, avec de pauvres langes et une montagne de tendresse. Elle est la petite
servante du Père qui tressaille de joie dans la louange. Elle est l’amie toujours
attentive pour que le vin ne manque pas dans notre vie. Elle est celle dont le
coeur est transpercé par la lance, qui comprend tous les peines. Comme mère de
tous, elle est signe d’espérance pour les peuples qui souffrent les douleurs de
l’enfantement jusqu’à ce que naisse la justice. Elle est la missionnaire qui se fait
proche de nous pour nous accompagner dans la vie, ouvrant nos coeurs à la foi
avec affection maternelle. Comme une vraie mère, elle marche avec nous, lutte
avec nous, et répand sans cesse la proximité de l’amour de Dieu. Par les
différentes invocations mariales, liées généralement aux sanctuaires, elle partage
l’histoire de chaque peuple qui a reçu l’Évangile, et fait désormais partie de son
identité historique. Beaucoup de parents chrétiens demandent le Baptême de
leurs enfants dans un sanctuaire marial, manifestant ainsi leur foi en l’action
maternelle de Marie qui engendre de nouveaux enfants de Dieu. Dans les
sanctuaires, on peut percevoir comment Marie réunit autour d’elle des enfants
qui, avec bien des efforts, marchent en pèlerins pour la voir et se laisser
contempler par elle. Là, ils trouvent la force de Dieu pour supporter leurs
souffrances et les fatigues de la vie. Comme à saint Juan Diego, Marie leur
donne la caresse de sa consolation maternelle et leur murmure : « Que ton coeur
ne se trouble pas […] Ne suis-je pas là, moi ta Mère ? ».213
L’Etoile de la nouvelle évangélisation
212 ISAAC DE L’ÉTOILE, Sermon 51 : PL 194, 1863.1865.
213 Nican Mopohua, 118-119.
162
287. A la Mère de l’Évangile vivant nous demandons d’intercéder pour que
toute la communauté ecclésiale accueille cette invitation à une nouvelle étape
dans l’évangélisation. Elle est la femme de foi, qui vit et marche dans la foi,214 et
« son pèlerinage de foi exceptionnel représente une référence constante pour
l’Église ».215 Elle s’est laissé conduire par l’Esprit, dans un itinéraire de foi, vers
un destin de service et de fécondité. Nous fixons aujourd’hui notre regard sur
elle, pour qu’elle nous aide à annoncer à tous le message de salut, et pour que les
nouveaux disciples deviennent des agents évangélisateurs.216 Dans ce pèlerinage
d’évangélisation, il y aura des moments d’aridité, d’enfouissement et même de
la fatigue, comme l’a vécu Marie durant les années de Nazareth, alors que Jésus
grandissait : « C’est là le commencement de l’Évangile, c’est-à-dire de la bonne
nouvelle, de la joyeuse nouvelle. Il n’est cependant pas difficile d’observer en ce
commencement une certaine peine du coeur, rejoignant une sorte de “nuit de la
foi” – pour reprendre l’expression de saint Jean de la Croix –, comme un “voile”
à travers lequel il faut approcher l’Invisible et vivre dans l’intimité du mystère.
C’est de cette manière, en effet, que Marie, pendant de nombreuses années,
demeura dans l’intimité du mystère de son Fils et avança dans son itinéraire de
foi ».217
288. Il y a un style marial dans l’activité évangélisatrice de l’Église. Car, chaque
fois que nous regardons Marie nous voulons croire en la force révolutionnaire de
la tendresse et de l’affection. En elle, nous voyons que l’humilité et la tendresse
ne sont pas les vertus des faibles, mais des forts, qui n’ont pas besoin de
maltraiter les autres pour se sentir importants. En la regardant, nous découvrons
que celle qui louait Dieu parce qu’« il a renversé les potentats de leurs trônes »
et « a renvoyé les riches les mains vides » (Lc 1, 52.53) est la même qui nous
214 Cf. CONC. OECUM. VAT. II, Const. dogm. Lumen gentium, sur l’Église, ch. 8, nn. 52-69.
215 JEAN-PAUL II, Lett. enc. Redemporis Mater (25 mars 1987), n. 6 : AAS 79 (1987), 366.
216 Cf. Proposition 58.
217 JEAN-PAUL II, Lett. enc. Redemporis Mater (25 mars 1987), n. 17 : AAS 79 (1987), 381.
163
donne de la chaleur maternelle dans notre quête de justice. C’est aussi elle qui
« conservait avec soi toutes ces choses, les méditant en son coeur » (Lc 2, 19).
Marie sait reconnaître les empreintes de l’Esprit de Dieu aussi bien dans les
grands événements que dans ceux qui apparaissent imperceptibles. Elle
contemple le mystère de Dieu dans le monde, dans l’histoire et dans la vie
quotidienne de chacun de nous et de tous. Elle est aussi bien la femme orante et
laborieuse à Nazareth, que notre Notre-Dame de la promptitude, celle qui part de
son village pour aider les autres « en hâte » (cf. Lc 1, 39-45). Cette dynamique
de justice et de tendresse, de contemplation et de marche vers les autres, est ce
qui fait d’elle un modèle ecclésial pour l’évangélisation. Nous la supplions afin
que, par sa prière maternelle, elle nous aide pour que l’Église devienne une
maison pour beaucoup, une mère pour tous les peuples, et rende possible la
naissance d’un monde nouveau. C’est le Ressuscité qui nous dit, avec une force
qui nous comble d’une immense confiance et d’une espérance très ferme :
« Voici, je fais l’univers nouveau » (Ap 21, 5). Avec Marie, avançons avec
confiance vers cette promesse, et disons-lui :
Vierge et Mère Marie,
toi qui, mue par l’Esprit,
as accueilli le Verbe de la vie
dans la profondeur de ta foi humble,
totalement abandonnée à l’Eternel,
aide-nous à dire notre “oui”
dans l’urgence, plus que jamais pressante,
de faire retentir la Bonne Nouvelle de Jésus.
Toi, remplie de la présence du Christ,
tu as porté la joie à Jean-Baptiste,
le faisant exulter dans le sein de sa mère.
164
Toi, tressaillant de joie,
tu as chanté les merveilles du Seigneur.
Toi, qui es restée ferme près de la Croix
avec une foi inébranlable
et a reçu la joyeuse consolation de la résurrection,
tu as réuni les disciples dans l’attente de l’Esprit
afin que naisse l’Église évangélisatrice.
Obtiens-nous maintenant une nouvelle ardeur de ressuscités
pour porter à tous l’Évangile de la vie
qui triomphe de la mort.
Donne-nous la sainte audace de chercher de nouvelles voies
pour que parvienne à tous
le don de la beauté qui ne se ternit pas.
Toi, Vierge de l’écoute et de la contemplation,
mère du bel amour, épouse des noces éternelles,
intercède pour l’Église, dont tu es l’icône très pure,
afin qu’elle ne s’enferme jamais et jamais se s’arrête
dans sa passion pour instaurer le Royaume.
Étoile de la nouvelle évangélisation,
aide-nous à rayonner par le témoignage de la communion,
du service, de la foi ardente et généreuse,
de la justice et de l’amour pour les pauvres,
pour que la joie de l’Évangile
parvienne jusqu’aux confins de la terre
et qu’aucune périphérie ne soit privée de sa lumière.
165
Mère de l’Évangile vivant,
source de joie pour les petits,
prie pour nous.
Amen. Alléluia !
Donné à Rome, près de Saint Pierre, à la conclusion de l’Année de la foi,
le 24 novembre 2013, Solennité de Notre Seigneur Jésus Christ, Roi de
l’Univers, en la première année de mon Pontificat.
166
TABLE
1. Une joie qui se renouvelle et se communique [2-8]
2. La douce et réconfortante joie d’évangéliser [9-13]
Une éternelle nouveauté [11-13]
3. La nouvelle évangélisation pour la transmission de la foi [14-18]
Propositions et limites de cette Exhortation [16-18]
CHAPITRE 1
LA TRANSFORMATION MISSIONNAIRE DE L’ÉGLISE [19-49]
1. Une Église « en sortie »/ « en partance » [20-24]
Prendre l’initiative, s’impliquer, accompagner, porter du fruit et fêter [24]
2. Pastorale en conversion [25-33]
Un renouveau ecclésial qu’on ne peut différer [27-33]
3. A partir du coeur de l’Évangile [34-39]
4. La mission qui s’incarne dans les limites humaines [40-45]
5. Une mère au coeur ouvert [46-49]
CHAPITRE 2
DANS LA CRISE DE L’ENGAGEMENT COMMUNAUTAIRE [50-109]
1. Quelques défis du monde actuel [52-75]
Non à une économie de l’exclusion [53-54]
Non à la nouvelle idolâtrie de l’argent [55-56]
Non à l’argent qui gouverne au lieu de servir [57-58]
Non à la disparité sociale qui engendre la violence [59-60]
167
Quelques défis culturels [61-67]
Défis de l’inculturation de la foi [68-70]
Défis des cultures urbaines [71-75]
2. Tentations des agents pastoraux [76-109]
Oui au défi d’une spiritualité missionnaire [78-80]
Non à l’acédie égoïste [81-83]
Non au pessimisme stérile [84-86]
Oui aux relations nouvelles engendrées par Jésus Christ [87-92]
Non à la mondanité spirituelle [93-97]
Non à la guerre entre nous [98-101]
Autres défis ecclésiaux [102-109]
CHAPITRE 3
L’ANNONCE DE L’ÉVANGILE
1. Tout le Peuple de Dieu annonce l’Évangile [111-134]
Un peuple pour tous [112-114]
Un peuple aux multiples visages [115-118]
Nous sommes tous des disciples missionnaires [119-121]
La force évangélisatrice de la piété populaire [122-126]
De personne à personne [127-129]
Les charismes au service de la communion évangélisatrice [130-131]
Culture, pensée et éducation [132-134]
2. L’homélie [135-144]
Le contexte liturgique [137-138]
La conversation d’une mère [139-141]
168
Des paroles qui font brûler les coeurs [142-144]
3. La préparation de la prédication [145-159]
Le culte de la vérité [146-148]
La personnalisation de la Parole [149-151]
La lecture spirituelle [152-153]
À l’écoute du peuple [154-155]
Instruments pédagogiques [156-159]
4. Une évangélisation pour l’approfondissement du kerygme [160-175]
Une catéchèse kérygmatique et mystagogique [163-168]
L’accompagnement personnel des processus de croissance [169-173]
Au sujet de la Parole de Dieu [174-175]
CHAPITRE 4
LA DIMENSION SOCIALE DE L’EVANGELISATION
1. Les répercussions communautaires et sociales du kerygme [177-185]
Confession de la foi et engagement social [178-179]
Le Royaume qui nous appelle [180-181]
L’enseignement de l’Église sur les questions sociales [182-185]
2. L’intégration sociale des pauvres [186-216]
Unis à Dieu nous écoutons un cri [18 7-192]
Fidélité à l’Évangile pour ne pas courir en vain [193-196]
La place privilégiée des pauvres dans le peuple de Dieu [197-201]
Économie et distribution des revenus [202-208]
169
Avoir soin de la fragilité [209-216]
3. Le bien commun et la paix sociale [217-237]
Le temps est supérieur à l’espace [222-225]
L’unité prévaut sur le conflit [226-230]
La réalité est plus importante que l’idée [231-233]
Le tout est supérieur à la partie [234-237]
4. Le dialogue social comme contribution à la paix [238-258]
Le dialogue entre la foi, la raison et les sciences [242-243]
Le dialogue oecuménique [244-246]
Les relations avec le judaïsme [247-249]
Le dialogue interreligieux [250-254]
Le dialogue social dans un contexte de liberté religieuse [255-258]
CHAPITRE 5
ÉVANGELISATEURS AVEC ESPRIT
1. Motivations pour une impulsion missionnaire renouvelée [262-288]
La rencontre personnelle avec l’amour de Jésus qui nous sauve [264-267]
Le plaisir spirituel d’être un peuple [268-274]
L’action mystérieuse du Ressuscité et de son Esprit [275-280]
La force missionnaire de l’intercession [281-283]
2. Marie, la Mère de l’évangélisation [284-288]
Le don de Jésus à son peuple [285-286]
L’Etoile de la nouvelle évangélisation [287-288]
170

Date de création : 30/11/2013 @ 11:17
Dernière modification : 30/11/2013 @ 11:17
Catégorie : Avent
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